Carmen, version ZEP (2) – Une cantatrice en classe

LIBE

Une cantatrice, une vraie, sans costume de scène mais avec une voix de velours, est venue chanter la semaine dernière devant les 5e D du collège Victor-Hugo de Bourges (Cher). Lucie Mouscadet jouera le rôle-titre de Carmen dans la version (très libre) de l’opéra de Bizet que vont monter et chanter les élèves de ce quartier classé en Réseau réussite scolaire (ex-ZEP), dans le cadre du projet pédagogique dont nous vous parlions ici-même et que nous suivrons tout au long de l’année. Lucie Mouscadet a un contact plutôt facile avec les enfants, ce qui n’est pas inutile devant une classe aussi « dynamique », pour reprendre l’expression utilisée par les deux principaux enseignants qui portent le projet, Sébastien Montanari (prof de français) et Isabelle Heitz (prof de musique).

La chanteuse lyrique Lucie Mouscadet, le jour de sa première intervention au collège Victor-Hugo de Bourges. Photo : Karim El Hadj/LeMonde

Il est 9 h ce matin-là et c’est déjà la deuxième heure de cours de la journée à parler d’opéra. La première était consacrée à l’étude du livret. Deux autres heures, dédiées au chant, suivront en salle de musique. Toute une matinée, bref, à plancher sur Carmen ! Un vrai test à ce stade du projet. Pas le droit à l’erreur…

Lucie Mouscadet sait cela parfaitement, et mieux encore la manière de captiver un auditoire. Après avoir raconté comment, née de parents non-musiciens, elle est venue au chant lyrique – activité dont elle a fait son gagne-pain alors que le métier de prof d’histoire lui tendait les bras – la cantatrice entonne le plus célèbre des airs d’opéra : L’amour est enfant de Bohème. Passé l’étonnement de voir une si normale personne chanter avec autant de puissance, le public d’enfants (12-13 ans) se divise bientôt en trois catégories.

D’un côté, ceux qui, bouche ouverte et yeux écarquillés, sont captés par le chant, pareils à des biches saisies par les phares d’une voiture.

De l’autre, ceux qui fredonnent en même temps que la chanteuse, preuve qu’ils ont suivi attentivement les précédents cours.

Ici et là enfin, ceux que la chose n’intéresse définitivement pas et qui regardent avec ostentation le bout de leurs chaussures et les joints du carrelage.

Le chant se termine. Applaudissement nourris. Petit topo de la chanteuse sur le caractère trempé de Carmen, « femme forte et libre ». Intervention du prof de français pour expliquer que le rythme de la habanera, utilisé par Bizet, se retrouve aussi chez des interprètes plus modernes comme… Elvis Presley (pas sûr que les enfants savent de qui il s’agit). Et deuxième air de Carmen, interprété dans un cliquetis de bouteilles vides en guise de castagnettes.

Tout ceci relève évidemment de l’impalpable, mais on sent, à cet instant, que quelque chose « se passe » dans les rangées. Impression renforcée quelques minutes plus tard pendant l’interprétation du 3e air, tiré des Noces de Figaro. Des nez jusque-là dirigés vers le bas se relèvent timidement. Les derniers micro-bavardages s’évanouissent. La mayonnaise prend, a-t-on le temps de se dire avant que la sonnerie synonyme de récréation ne vienne ramener tout le monde sur terre.

Séance d’échauffement au chant. Photo : Karim El Hadj/LeMonde

Parmi les différents objectifs fixés par l’équipe enseignante dans ce projet figure la lutte contre l’absentéisme. Sébastien Montanari ne cache pas sa satisfaction : un élève ayant raté de nombreuses heures de cours depuis le début d’année est de retour en classe ce matin-là. Y voir un effet direct du projet Carmen serait présomptueux, à tout le moins hâtif. Il n’empêche : renouer avec le collège dans un cadre moins scolaire et plus décontracté est idéal pour cet enfant. L’enseignant croit beaucoup à ces « projets structurants » dont les bénéfices se mesurent sur le long terme.

Fin de la récréation. Et début du cours de musique : deux heures, donc, à s’échauffer la voix à base de petits jeux puis à répéter l’Air des gamins en compagnie de la chanteuse professionnelle. Là aussi, s’installe peu à peu le sentiment que le projet a le potentiel pour prendre toute sa dimension. Qu’une stimulation collective va s’installer dans les rangs et que la petite troupe enfantine va bientôt marcher « la tête haute », « les épaules en arrière et la poitrine en dehors », pour paraphraser Bizet.

La classe de 5e D du collège Victor-Hugo ira assister en décembre à une représentation de Carmen à l’opéra Bastille. Photo : Karim El Hadj/LeMonde

L’affaire n’est pas gagnée toutefois. Toujours cette même difficulté à se concentrer au-delà de 45 minutes. La menace d’être transféré « en cours de maths » n’y fait rien : le pépiement des pipelettes tourne à la musique de fond. On se coiffe également les cheveux, on tripote montres et bracelets. L’intrusion d’une petite araignée, du côté des filles, n’arrange rien. Côté garçons, un coup de coude involontaire envoie un élève à l’infirmerie.

Le cours se termine dans le vacarme des tables qu’on remet en place, tâche que certains élèves exécutent en… continuant de chanter. Les enseignants sont rincés, surtout la prof de musique, Isabelle Heitz, qu’une laryngite aiguë aurait dû laisser au lit. Lucie Mouscadet, elle, a repéré les éléments forts du groupe, et ceux « qui ne chantent pas », du moins pas encore. Le moral est globalement au beau fixe : « Il vaut mieux avoir une classe comme cela qu’une classe trop parfaite au départ, en conclut Sébastien Montanari. Si on arrive à la changer, cela n’en sera que plus fort. »

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L’anti-« Star Ac » : Bordeaux 3 a ouvert une licence de chanson française

SUD-OUEST

L’université Bordeaux 3 inaugure la première licence de ce type. Trois années d’études pour 22 étudiants recrutés sur audition.

Pascal Pistone et sa classe d'apprentis chanteurs.

Pascal Pistone et sa classe d’apprentis chanteurs. (l. t./« SO »)

Et pourquoi pas, tant qu’à faire, un BTS d’écaillage d’huîtres ou bien un doctorat en droit des animaux de compagnie ? Las, faisant fi des lazzis, et tandis que non loin d’autres s’abîment le cœur et les yeux sur d’assommantes leçons de physique nucléaire, voilà que depuis la rentrée 22 étudiants de l’université Bordeaux 3 chantent à tue-tête leur joie d’apprendre.

Car si l’étude des musiques plus classiques résonne depuis longtemps déjà dans les couloirs des facs de lettres de noblesse, ceux-là assistent au tout premier cours de l’étonnante licence de chanson d’expression française. Inspiré d’un modèle anglo-saxon ne complexant pas devant ses propres refrains de variété, le campus bordelais est ainsi le seul établissement public à enseigner magistralement nos bonnes vieilles rengaines made in France.

De Léo Ferré à Céline Dion

Renvoyant à leurs trop chères études les écoles privées (5 000 euros l’année), Pascal Pistone aura pourtant eu bien du mal à aller plus vite que la petite musique universitaire. « La chanson à texte, donc potentiellement engagée, fait peur. J’ai dû batailler contre les pressions pendant de longues années », reconnaît le prof de 43 ans à l’origine de cette formation insolite. Recrutés sur audition – pour ne pas dire casting -, les 22 bizuts âgés de 17 à 28 ans ont notamment repris a cappella Brel, Piaf, Noir Désir, Céline Dion ou Ben l’oncle Soul devant un jury d’universitaires ne jouant pas ici aux bourreaux de la téléréalité.

« Je n’ai rien contre la « Star Ac », mais je répète à mes élèves qu’ils n’ont pas plus de chances d’y briller que de gagner au loto. S’ils veulent vraiment devenir chanteur, alors ils doivent savoir qu’au top de leur carrière, ils ne gagneront pas plus de 800 euros par mois. » Apprentis Bénabar et Jeanne Cherhal, apprenez donc d’abord à cuisiner les patates avant d’espérer en amasser un jour.

Où l’on se demande alors si ce diplôme de chanson française assujettit l’étudiant au décryptage littéraire de la prose des Matt Pokora ou de la Compagnie créole. « Disons que nous restons ouverts à tous les styles, du jazz au métal, en passant par le reggae. Mais je ne vous cache pas que la référence en la matière sera plus proche de Léo Ferré que d’un autre braillant des « je t’aime » pendant une heure », prévient Pascal Pistone. « Je ne crache pas sur la variété, sauf qu’il y a trente ans, Cloclo cohabitait sans problème avec Ferré sur les plateaux télé. Aujourd’hui, la nouvelle scène française n’y est quasiment plus invitée. »

Pas la grosse tête

Mais si tous repassent effectivement leurs leçons en chantant, la scolarité ne se limite pas ici à gazouiller du soir au matin sans conscience des lendemains qui déchantent. Histoire des musiques actuelles, sensibilisation aux droits d’auteur, écriture et orchestration sont notamment au programme des vingt heures de cours hebdomadaires.

Quant aux devoirs surveillés, c’est paroles et musique une fois par semaine dans un café-théâtre bordelais. « Chaque élève doit écrire, composer et interpréter une chanson en public. » Loin de parodier leurs faux frères et sœurs de la téléréalité mettant plus en avant leurs fesses que leur talent, la troupe pour l’heure rivalise d’ailleurs de pudeur. « Aucun n’a la grosse tête, certains devraient même apprendre à se la péter un peu plus. »

Dans un pays où le chômage des jeunes dépasse les 23 %, l’audace d’une telle formation ne le dispute donc pas à la provocation. « Bien sûr que tous rêvent de devenir chanteur, mais s’ils n’y arrivent pas, alors ils n’auront aucun mal à décrocher un métier annexe. Prof de musique au collège, régisseur ou technicien, ils seront au top. »

Il serait donc à désespérer que la France ne se refasse pas bientôt la cerise à l’Eurovision.

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Stanislav Ioudenitch, un très grand maître du piano

Une critique de Chine..

Xiàmèn, Gulangyu Piano Festival, 25 septembre 2012

Par Eusebius

Comment pourrait-on avoir été élève de Bachkirov, de Fleisher, de Murray Perahia, de Fou T’song, de Rosalyn Tureck (et j’en passe !) et n’être pas un grand pianiste ? Consacré par de nombreux concours, dont les prestigieux Busoni et Van Cliburn, Stalislav Ioudenitch est étrangement discret dans notre pays malgré une apparition récente à La Roque d’Anthéron   dans deux concertos de Mozart. Né en 1971 à Tachkent, il vit aux États-Unis où il déploie l’essentiel de son activité.

Stanislav Ioudenitch

Xiàmén est une ville moyenne, comme il en existe tant en Chine, au cœur d’une agglomération de plusieurs millions d’habitants, en face de Taïwan. Depuis plus de dix ans, une petite île — Gulangyu, à une encablure du continent — organise un festival de piano. Il doit trouver son origine dans le don — par un riche Chinois vivant en Australie — de sa collection de plus de cent pianos, pour laquelle un beau musée a été construit. Dans un cadre luxuriant, tropical, cette collection comporte de nombreux instruments anglo-saxons (américains, autrichiens, anglais surtout) d’un intérêt limité, si ce n’est d’ébénisterie. Mais quelques belles pièces (Broadwood, Pleyel…) méritent le détour, et une restauration. Évidemment les instruments anecdotiques (piano d’angle, piano girafe et autres curiosités) y ont leur place. A signaler que dès le début de XXe siècle, on dénombrait déjà plus de neuf cents pianos pour cette île d’un kilomètre carré. Donc une réelle tradition existe, qui a déjà donné à la Chine plusieurs grands pianistes.

Le Festival, qui, hélas, s’achevait à mon arrivée, ne vend aucun billet. Je dois être le seul auditeur occidental. Les billets sont offerts par les hôtels, sur demande des clients. Quant aux amateurs, ils font une longue queue sur le large tapis rouge qui permet l’accès à la salle de concert. Ils sont si nombreux que la vaste salle est rapidement pleine à craquer d’un public jeune et connaisseur. Personne n’est rejeté, on s’installe sur les marches, n’importe où, comme on peut. Et le silence règne, ce qui est rare en Chine. Une grande réserve dans les applaudissements, qui passeraient pour juste polis en Europe. Par contre, une véritable explosion de joie à la fin du concert.

Les Trois mouvements de Pétrouchka, de Stravinsky, ouvraient le récital. Splendide interprétation, en ai-je déjà écouté une si merveilleuse ? On croît redécouvrir ce chef- d’œuvre tant est riche le jeu de Stanislav Ioudenitch. Une variété extrême des timbres, des couleurs, que l’on croit entendre l’orchestre. Toute la poésie, l’émotion contenue de la seconde pièce (Chez Pétrouchka) est bien là, et introduit la magnifique progression qui conduit à poignante mort de Pétrouchka. Courons vite en acheter son enregistrement !

Suivait la Sonate en ré majeur K.284, commande de Dürnitz à Mozart. Quoi de plus opposé — stylistiquement — à Stravinsky ? L’élève de Murray Perahia égale voire dépasse le maître : le rondeau en polonaise, dont l’ampleur des variations est exceptionnelle et le thème (andante) qui conclut sont de la meilleure veine. Un véritable miracle de justesse, où la dynamique est renforcée par les tempi et le toucher subtil.

La Sonatine de Ravel, toute en finesse, illustre la variété des ressources de ce merveilleux pianiste. L’Animé qui la conclut atteint à la perfection, étincelante, jubilatoire. Un seul regret : le piano — chinois ? — n’est pas vraiment approprié, on regrette le timbre Erard.

Suivaient trois valses  de Chopin, interprétées avec simplicité, sans affectation aucune. Mais j’avoue ne plus trouver grand intérêt à l’op.64 n° 1 (« le petit chien ») ainsi qu’à d’autres de la même eau.

Pour conclure, la Fantaisie sur des thèmes des Noces de Figaro, de Liszt, revue par Busoni. Stanislav Ioudenitch défend remarquablement ce répertoire que se sont trop souvent approprié les histrions. De la magnifique musique, interprétée par un très grand maître.

satnislav ioudenitch

Les acclamations soutenues d’un public conquis appellent un bis. Ce sera une pièce de la même veine : Le Largo al factotum (Rossini) dans une transcription de Grigory Ginzburg, que l’on pourrait croire signée par Liszt. Éblouissante interprétation, que l’on retrouve sur un site bien connu.

Puisse ce merveilleux pianiste consacrer plus de temps aux salles de concert européennes : c’est un des pianistes majeurs de notre temps.

 

Eusebius (26 septembre 2012)

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La marchandisation des manuscrits et partitions est une erreur : C’est à l’Etat de préempter des trésors inestimables pour les musiciens.

Stephen Roe a la main qui tremble. Directeur international du département des livres et manuscrits de Sotheby’s, le Britannique en a pourtant manié des manuscrits rares. Mais pour l’ancien étudiant en musicologie, spécialiste de la famille Bach, le document qu’il sort d’une modeste chemise bleue à rabats recèle des parfums particuliers. La première édition du Klavier Ubung du grand Jean-Sébastien, autrement dit les Six Partitas pour clavier (1731), son opus 1. « C’est un document exceptionnel, six exemplaires de cette première édition ont été répertoriés, quatre sont dans des bibliothèques, à travers le monde, un a disparu, le sixième est là, disponible, sans doute pour la dernière fois. » Pour l’acquérir, Sotheby’s estime qu’il faudra débourser entre 100 000 et 150 000 euros.

 Mardi 16 et mercredi 17 octobre, la maison de vente disperse à Paris la collection musicale André Meyer. Cinq cents lots composés de documents, peintures, gravures, sculptures de musiciens mais surtout d’exceptionnelles partitions. La première édition, annotée par l’auteur, du Traité d’harmonie de Jean-Philippe Rameau (1722), de rarissimes éditions originales de pièces pour clavier de Frescobaldi (1583-1643), un émouvant manuscrit d’exercices pour piano de Beethoven (ayant appartenu à Chopin), ou encore, plus près de nous, le manuscrit du 2e quatuor à cordes d’Arnold Schönberg (1923)… « Autant de merveilles ainsi rassemblées, dans l’édition musicale, je n’ai jamais vu ça, sourit Stephen Roe. André Meyer était vraiment un être extraordinaire. »

 C’est en effet à cet homme passionné, mort en 1974 à l’âge de 84 ans, que l’on doit cette concentration de raretés. Le virus, il l’attrape adolescent. A 15 ans, il collectionne les caricatures de musiciens publiées dans L’Assiette au beurre. Plus tard, il profite de l’aisance familiale et de ses déplacements professionnels pour fouiner dans les librairies spécialisées.

 L’entreprise E. Meyer et Cie vend ses tissus dans toute l’Europe. André écume les bouquinistes d’Allemagne, de Grande-Bretagne, d’Italie. Quand l’entreprise ouvre un bureau à New York, il fait son marché aux Etats-unis.

 Obsédé de musique, dans les années 1920, il a choisi de s’installer rue des Petits-Champs à Paris, dans l’ancien hôtel particulier que Lully avait fait construire en 1663, pour y vivre. Musiciens, éditeurs, marchands d’instruments le connaissent. Sa monomanie va lui sauver la vie.

 Pendant la seconde guerre mondiale, la famille quitte Paris. André Meyer cache ses livres, tableaux et instruments chez des amis. Mais à la mort de son frère Jacques, en 1941, il décide de revenir dans la capitale. Il est arrêté en tant que juif en franchissant la ligne de démarcation. Par chance, l’officier autrichien responsable du poste le reconnaît. Avant la guerre, il dirigeait l’Opéra de Vienne. Il lui accorde deux jours pour assister aux obsèques de son frère puis pour repasser en zone libre.

 A partir de 1954, André Meyer cesse son activité professionnelle. Il consacre dès lors sa vie à sa passion. A Paris, les bouquinistes le voient débarquer au volant de sa petite Fiat 500. Son dernier achat sera un masque mortuaire de Mozart, acquis chez un antiquaire de l’île Saint-Louis, en 1972.

 Une partie de la collection fut vendue à Drouot en 1998. Quelques raretés ont ainsi pris le chemin de la Bibliothèque nationale. Avant que ce qui reste soit éparpillé, les passionnés peuvent aller voir ces trésors une dernière fois : ils sont exposés chez Sotheby’s, vendredi 12, samedi 13 et lundi 15 octobre.

 Nathaniel Herzberg

 

 

 


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Boris Berezovsky, le piano pour forteresse

Rue 89

Nathalie Krafft
Journaliste
Publié le 06/10/2012 à 17h18

Le pianiste Boris Berezovsky (DR)

C’est un taureau. De la largeur des épaules au cou puissant. A la fin de ses concerts, il salue sans courbette ni sourire ni main sur le cœur, et promène un regard acéré sur les spectateurs qui se recroquevillent sur leurs fauteuils, déconcertés. Aurions-nous fait du bruit ? Toussé trop bruyamment ? Applaudi au mauvais moment ?

Rien de tout ça. Simplement, Boris Berezovsky ne montre rien de ce qui est communément admis comme les doutes, les états d’âme, les sentiments. Il ne se livre qu’à la musique, à l’abri dans une forteresse qui le protège. La discipline de fer qu’il a connue du temps de l’Union soviétique y est certainement pour quelque chose. Ecrasant cigarette après cigarette, il raconte.

« Mon père voulait absolument que je devienne musicien. La seule raison pour laquelle j’ai été mis au piano, c’est la taille de mes mains, qui étaient très larges. C’était comme ça, à l’époque, en Union soviétique : on nous mesurait et on décidait ce que nous allions faire. C’était de l’élevage. »

Les concours ? Des « batailles à livrer »

« Je suis né en 1969 à Moscou. Mon père venait d’une famille extrêmement pauvre, d’origine juive. Chez ses parents, un sachet de thé devait durer toute une semaine. Ne pouvant élever leur fils, ils l’ont envoyé à l’armée où il est resté 25 ans et où il jouait de la trompette dans l’orchestre militaire. C’est mon unique ascendance musicale. Ma mère, aristocrate, appartenait à un univers diamétralement opposé. Cela a donné moi, vous voyez le problème…

Enfant, je devais travailler trois heures par jour, mais j’étais un peu paresseux et il n’y avait qu’une seule chose qui m’intéressait, le foot. J’étais complètement dedans ! L’amour de la musique m’est venu un peu plus tard, vers 14 ans. »

Au conservatoire de Moscou, Boris Berezozosky entre dans la classe d’Elisso Virsaladze où il restera quatre ans. Cette grande pianiste d’origine géorgienne était elle-même une élève de Heinrich Neuhaus, dont les talents hors pair de pédagogue ont marqué toute une génération de pianistes. Il a été notamment le professeur de Sviatoslav Richter et d’Emil Gilels.

« Virsaladze nous faisait travailler comme des fous. On était enrôlé dans une armée dont les batailles à livrer étaient les concours. Il fallait absolument que ce soit des Soviétiques qui aient les premiers prix lors des épreuves internationales. A 20 ans, j’ai remporté la médaille d’or du Concours Tchaïkovski, mais, après, je n’ai pas trop su quoi faire. »

Le show business ? Je m’en fous !

Par chance, Boris Berezovsky rencontre Alexandre Satz, un de ses compatriotes pédagogues hors pair lui aussi, mais ouvert à toutes sortes d’influences. L’âge de fer est fini. Alexandre Satz avait enseigné à l’école Gnessin, connue pour accueillir les musiciens surdoués. Mais elle n’est pas que ça.

« A l’Institut Gnessin, il y avait beaucoup de dissidents, de musiciens coupés du conservatoire. En fait, c’était une école pour les juifs. On y faisait entendre et travailler des musiques moins connues, comme celles de Nikolaï Medtner. On y avait gardé aussi la tradition du folklore. Gnessin, c’était bien mieux que le conservatoire ! »

Considéré comme un des grands virtuoses d’aujourd’hui, la facilité avec laquelle Boris Berezovsky se joue des difficultés pianistiques est proprement stupéfiante. Mais cela ne le touche pas plus que cela. Ecoutez-le dans des Préludes de Rachmaninov, traversés d’éclairs orageux et de tendresses inattendues.

 

Boris Berezovsky au Festival de la Roque d’Anthéron

« La virtuosité, c’est, au bout du compte, le talent de captiver les gens. Tous les pianistes ont quelque chose de spécial. Moi, je suis plutôt attiré par le romantisme, la sensualité, l’élégance. Les pianistes qui sont des stars, genre people ? Je m’en fous. Les publics sont larges et divers, il en faut pour tous les goûts. C’est du show business. Et alors ? Cela m’est indifférent. De toute façon, il y a un prix à payer pour tout le monde. Et il y a tellement de pianistes intéressants que cela n’a aucune importance. »

Brigitte Engerer ? Une musicienne géniale !

Pour le public français, le nom de Boris Berezovsky est étroitement lié à celui de Brigitte Engerer, la pianiste disparue le 23 juin dernier. Ils ont joué ensemble pendant quinze ans, et de très nombreuses fois. Leur entente sur scène était aussi naturelle, spontanée, que leur complicité rieuse dans la vie.


Engerer et Brezovsky, un duo célèbre (DR)

« Nous nous sommes rencontrés lors d’un dîner et tout de suite après nous sommes allés au casino. C’était la première, mais pas la dernière fois. Nous sommes tous les deux des joueurs. Avec moi, elle était très gentille. Elle m’a beaucoup aidé et je lui en suis extrêmement reconnaissant. D’instinct elle protégeait, elle donnait. Mais elle ne s’est jamais protégée elle-même.

Musicalement, cela marchait très bien entre nous. Il y a eu des concerts inoubliables. C’était une musicienne géniale, naturelle, sincère. Son son était absolument magnifique. Le public l’adorait. On s’amusait, on se soutenait l’un l’autre. Elle était ravie de vivre. »

Aujourd’hui, Boris Berezovsky est heureux de succéder à Brigitte Engerer à Beauvais comme directeur artistique du festival Pianoscope. Un festival qu’il imagine « comme des rencontres entre amis ».

Ses envies musicales aujourd’hui ? Travailler la musique française, en particulier Messiaen et Debussy. Boris Berezovsky paraît tout d’une pièce ? De loin, oui. Mais c’est un trompe l’œil : plus on s’approche de lui, plus « son dessin » se fragmente, se complexifie. Un taureau, mais alla Picasso.

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