Charles Koechlin 1847-1950

Trop longtemps tenu dans l’ombre, Charles Koechlin (1867-1950) est redécouvert aujourd’hui comme le grand musicien humaniste de sa génération, et comme l’un des pères de la musique du XXe siècle. Homme de culture, Koechlin l’était par une connaissance universelle de la musique, probablement sans équivalent depuis Bach. Il l’était également par son ouverture d’esprit, dont témoigne son intérêt pour bien d’autres domaines que la musique : la littérature bien sûr, mais également le cinéma, la photographie, les voyages, l’astronomie, les mathématiques. Toutes ces activités trouvent leur écho dans son oeuvre musicale immense, d’une richesse foisonnante. L’esprit qui l’anime est celui d’un certain mysticisme philosophique, dominé par sa foi en l’homme et imprégné d’un profond sentiment de la nature. La mer, la montagne, la forêt, les vastes espaces ou le ciel étoilé sont autant de terrains de prédilection pour son imagination. Alors se développe sa méditation, et la nature est là pour imposer sa sérénité et son éternité à l’inquiétude de l’homme. Car si Koechlin peut parfois être rapproché du courant impressionniste par son langage, il n’est pas à proprement parler un impressionniste : son message transcende largement l’évocation des sentiments suggérés par la nature, alors même qu’elle possède paradoxalement à certains moments une intensité presque visuelle.

La traduction musicale de tout cela, c’est l’orchestre de Koechlin, cet immense orchestre qui résonne et qui palpite comme la jungle, et qui confère souvent à la musique une dimension presque cosmique. Cet arrière-plan philosophique, la subtilité des moyens utilisés et leur richesse permettent de situer Charles Koechlin aux côtés de ces deux autres grands visionnaires, Alexandre Scriabine et Olivier Messiaen.

Homme de liberté, Koechlin rejetait tout esprit de système : il pensait que tonalité, modalité, atonalité, polytonalité n’étaient que différentes facettes d’un même langage : au compositeur de choisir les moyens les plus appropriés à l’exacte traduction de son rêve intérieur. Il aurait pu cependant signer lui aussi une « Technique de mon langage musical « , car son oeuvre repose en grande partie sur un système harmonique très libre, en avance sur son époque, substituant aux superpositions de tierces des superpositions de quintes largement espacées entre le registre grave et le registre aigu. Plus encore que Debussy, Koechlin ~aura exploré le mystérieux univers des quintes. L’infini que suggèrent ces immenses agrégations, leur caractère translucide et immobile s’accordent d’ailleurs exactement au message que le musicien entendait nous transmettre. Son immense production aborde tous les genres – sauf l’opéra : musique de chambre, musique de piano, musique instrumentale.

Mais il est avant tout un symphoniste, et les grandes fresques symphoniques à caractère philosophique qu’il composera entre 1930 et 1945 l’imposeront comme l’un des plus grands musiciens de son époque. Il faut sans doute mettre au premier rang de ces vastes créations des pages comme Le Livre de la Jungle, inspiré par l’oeuvre de Kipling, Le Buisson Ardent, d’après Jean-Christophe de Romain Rolland, La Cité Nouvelle, la Seconde Symphonie, l’Offrande musicale sur le nom de Bach dédiée à la mémoire du maître qu’il vénérait… En tant qu’enseignant, son importance n’aura pas été moindre. Il aura compté Henri Sauguet, Darius Milhaud, Francis Poulenc au nombre de ses élèves. Il aura accumulé une somme de connaissance dans ses Traités de l’harmonie, du contrepoint, du choral et de la fugue, aujourd’hui utilisés dans les conservatoires dans le monde entier. A certains égards, ce rayonnement l’a peut-être desservi (un peu comme Vincent d’Indy) et l’image du professeur a trop longtemps éclipsé l’image du créateur et du poète. Peut-être est venu le moment de le redécouvrir : dans le monde survolté d’aujourd’hui, la musique de Charles Koechlin est comme une fenêtre ouverte sur la nature, sur la voûte étoilée. Elle nous incite à prendre notre temps, et à nous poser les vraies questions, un peu comme Mowgli, dans le Livre de la Jungle, ou Jean Christophe dans le Buisson Ardent, devant le mystère entrevu des êtres et des choses…

Michel Fleury. Professeur à Paris IV.

 

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