A Montpellier, l’hommage à Elliott Carter

Michèle Tosi

Montpellier. Opéra Berlioz/Le Corum. 2-XII-2012. (né en 1973) : Jetzt (CM), opéra en 7 tableaux, livret de Jonas Lüscher; Elliott conception, mise en scène et lumières de , costumes de Yashi Tabassomi. , Soprano I; Sarah Wolfson, Soprano 2; Martina Koppelstretter, Contralto; , Ténor; Marco Di Sapia, Baryton. Santiago Cimadevilla, bandonéon électronique; Mathis Mayr, violoncelle électronique; Brice Soniano, contrebasse électronique. (1908-2012): What Next, opéra de chambre en un acte et 38 numéros, livret de Paul Griffiths; conception, mise en scène et lumières Urs Schönebaum, costumes Yashi Tabassomi; Susan Narucki, Mama; Sarah Wolfson, Rose; Martina Koppelstretter, Stella; , Zen; Marco Di Sapia, Harry ou Larry; Josue Toubin-Perre, Kid; Choeur de l’Opéra National Montpellier Languedoc-Rousillon, Orchestre National Montpellier Languedoc-Roussillon; direction .

Sans le savoir au moment de la programmation, allait rendre le plus bel hommage à , disparu le 5 novembre à presque 104 ans, en mettant à l’affiche du Corum de Montpellier What next?, le seul ouvrage scénique du compositeur américain, donné le week-end dernier en création française et pour deux représentations seulement.

Le format très ramassé de cet opéra de chambre de 45 minutes appelait un complément de programme en première partie: l’occasion d’une commande de l’Orchestre Opéra de Montpellier passée à , un compositeur allemand travaillant sur tous les fronts (concert, cinéma, théâtre, danse…) qui envisage Jetzt (Maintenant) en forme de réponse à son aîné. La conception en est tricéphale, mobilisant, au côté du compositeur, et dans un travail d’équipe, les énergies du librettiste Jonas Lücher et du metteur en scène , en charge des deux ouvrages de la soirée. Le projet est rien moins qu’ambitieux: « Jetzt tente de décrire l’histoire de la pensée d’une façon poétique » lit-on dans les notes de programme, même si le déroulé du spectacle proprement dit ne laisse de nous interroger sur la teneur du propos.

Au dispositif prévu par Carter (orchestre dans la fosse et solistes sur scène), Nitschke ajoute le choeur, très sollicité, et trois instruments électroniques, bandonéon, violoncelle et contrebasse rehaussant les couleurs d’une écriture orchestrale un rien monolithique.

Les sept époques envisagées pour traiter de l’évolution du langage à travers l’histoire sont ici prétexte à l’échantillonnage de tous les styles – du choeur des nonnes à la chanson de variété en passant par des citations du Parsifal de Wagner – et au déploiement de tous les moyens technologiques de la scène – vidéo en temps réel, amplification, spatialisation électroacoustique… – Mathis Nitschke étant aux manettes, dans la salle, pour assurer la balance: « je souhaite que ma musique soit simultanément intelligente et divertissante » déclare-t-il un peu naïvement. L’écriture vocale des cinq solistes, qui n’incarnent ici aucun personnage, reste assez sommaire dans un ouvrage qui relève davantage du spectacle multi-média que de l’opéra. Le plus attrayant et le plus lisible était sans conteste la conception scénique d’Urs Schönebaum qui, par le ressort des couleurs et de la lumière – un dégradé de gris et blanc sur lequel tranche une énorme tâche rouge sang – et quelques éléments de décor, fait preuve d’une imagination foisonnante pour sculpter sur cette scène immense des espaces en mouvement.

Urs Schönbaum, ancien assistant lumière de (et de Scarpitta), que l’on retrouvait à l’oeuvre dans l’opéra très attendu d’Elliott Carter What next?, signait ce soir son premier travail de metteur en scène; dans une conception économe autant que dépouillée s’offrait au regard du public un plateau incliné et un revêtement (anti-dérapant?) qui crissait sous les chaussures pour délimiter l’espace de jeu des six protagonistes de l’histoire.

La chose est difficilement concevable – et témoigne, s’il est besoin, du caractère d’exception d’un musicien hors norme qui achevait en août dernier ce qui serait son ultime partition, les 12 courtes Epigrammes pour piano – mais Elliott Carter a 90 ans lorsqu’il aborde pour la première fois le genre de l’opéra, une commande insistante de Daniel Barenboim pour le Stattsoper de Berlin où l’oeuvre est créé le 16 septembre 1999 dans une production de Nicholas Brieger. Ce petit bijou de moins d’une heure, quintessence de l’art du compositeur, met en scène six personnages en quête… de l’autre, traitant d’une question centrale dans la pensée carterrienne (elle est aussi au coeur de sa musique instrumentale), à savoir la solitude existentielle de l’être et son impossibilité de communiquer. Taillé sur mesure par Paul Griffith, musicologue et critique au New York Times, le livret est tiré d’une scène de Trafic de Jacques Tati dans laquelle trois femmes, deux hommes et un enfant, victimes d’un accident de la route et, semble-t-il, devenus amnésiques, sont confrontés l’un à l’autre pour tâcher de restituer des souvenirs et une histoire qui aurait pu tisser des liens entre ces six individus aux profils savoureusement campés: Mama est une mère « et bien plus encore », la seule à avoir un peu les pieds sur terre – « nous avons besoin de secours » répète-t-elle à l’envi; Rose, future mariée, est une diva grisée par les feux de la rampe, à qui le compositeur offre le plus beau rôle; Stella, l’astronome, semble toujours perdue dans ses galaxies; Zen, père putatif et philosophe, ne suit que ses seules pensées; Harry ou Larry, futur marié et bouffon, est léger au point d’avoir oublié son prénom; enfin Kid, l’enfant, vient compléter « la famille »; mais toutes les tentatives d’établir un dialogue ou de rejoindre l’autre échoueront, chacun restant muré dans son comportement individualiste.

Carter déploie une écriture vocale d’une richesse stupéfiante, réservant à Rose des passages solistes d’une volupté sonore rappelant la Lulu de Berg. Comme chez ce dernier, l’orchestre – ici beaucoup plus léger, bois par 2, un piano très présent et des percussions souvent solistes – relaie très activement les voix et tisse avec elles une matière dramaturgique toujours en relief, très colorée et ciselée avec un art d’orfèvre: une tâche délicate pour l’Orchestre de Montpellier qui, sous la direction du chef allemand ., manque parfois de lignes incisives et de fulgurance dans les timbres; le plateau est de la meilleure tenue, largement dominé par la prestation de la soprano américaine Sarah Wolfson/Rose qui a l’exubérance, la couleur et la sensualité du rôle. Américaine elle aussi, /Mama fait autorité et ne démérite pas à ses côtés; le timbre de la mezzo allemande Martina Koppelstetter est singulier et raffiné mais manque parfois un peu de projection; Marco di Sapia/Harry ou Larry, jeune baryton italien, a l’élégance vocale et la jeunesse du rôle même si le timbre est un rien monochrome, comme chez /Zen, usant d’un vibrato parfois un peu lassant. Réduites au strict minimum, les interventions du jeune Josue Toubin-Perre/Kid prennent une saveur toute particulière.

La facture est pure merveille, concentrée certes mais au service de la dramaturgie, relevant la verve du propos et ménageant ses respirations avec une vitalité à l’image de la jeunesse éternelle du plus actif des compositeurs.

Crédit photographique : Urs Schönebaum © DR

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