Claire Gibault : une femme chef d’orchestre, et alors ?

Invitée par le réseau Essenti’elles, elle nous raconte la réalité du métier

« La musique à mains nues », l’ouvrage de sa vie.

Photo B.M.

 Femme et chef d’orchestre ne font pas bon ménage. Avec soixante-dix femmes chefs d’orchestre dans le monde contre 5000 hommes, on peut le croire. Pourtant, Claire Gibault a bousculé le fonctionnement d’un métier encore rempli de clichés et de symboles, de la baguette à la queue-de-pie. Un métier abominant les femmes. Des musiciens qui ne supportent toujours pas l’idée qu’une femme puisse les diriger, se mettre en colère, devenir autoritaire. « Un métier de sadomasochistes« , déplore-t-elle.

Invitée hier à l’Ensam par le réseau Essenti’elles, réseau de femmes cadre du groupe Edf-Paca, elle racontait le parallèle entre la direction d’un orchestre et le management d’une entreprise. Car « être chef d’orchestre, c’est aussi être DRH« .

Une aventure folle

Une vie étonnante et fascinante, semée d’embûches et de succès. Originaire du Mans, elle apprend à 4 ans « les notes en même temps que les mots« . À 13 ans, alors violonniste solo au conservatoire de la ville, elle dirige pour la première fois « ses copains musiciens« . Dès lors, elle le sait, elle deviendra chef d’orchestre. « Une aventure folle, un projet de garçon manqué« , selon ses parents. Mais une folie qu’elle compte bien vivre.

Consécration : en 1969, elle remporte le premier prix de direction d’orchestre au conservatoire de Paris. Ce qui lui vaut la Une de France Soir et le titre de « Première femme chef d’orchestre ». Au-dessus : « Neil Armstrong , premier homme sur la lune« . Tordant.

Forte de ce succès, elle prend les commandes de l’opéra de Lyon. Une période difficile, où elle réalise qu’il faudra s’armer de patience et de courage. « C’est un milieu sexiste, intolérable. Certains musiciens faisaient de fausses notes pour me tester, voir si je les relevais…« , se souvient-t-elle encore émue.

La parité, sa priorité

Déçue, elle quitte la France et se rend à Rome, où elle devient en 1995, la première femme à diriger la Scala. De Washington à Berlin, elle dirige les plus grands de ce monde. Mais rien n’y fait, la France ne veut toujours pas d’elle. « J’ai pourtant travaillé une voix grave et renoncé aux vêtements de femmes« , rapporte-t-elle.

Déterminée à faire de la parité sa priorité, elle accepte l’offre de l’UDF et se fait élire députée européenne en 2004. Elle devient membre de la commission de la Culture et de l’Éducation ainsi que de la commission du Droits des Femmes et de l’Égalité. « Une parenthèse de ma vie, avoue-t-elle. Je ne suis pas faite pour la politique. Mais ce désert musical a ravivé en moi l’envie de me battre« .

En 2009, elle quitte la politique et crée le Paris Mozart Orchestra. Un orchestre engagé et solidaire de quarante musiciens hautement qualifiés, en lutte contre les stéréotypes. Un orchestre dirigé à mains nues, énergiquement et dans le respect de tous, par une femme obsédée par le tempo. Une chef d’orchestre de 66 ans qui inscrit aujourd’hui sa plus belle réussite, sur la partition de sa vie.

Bettina Maitrot

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