Des prisonnières d’Alaska s’évadent dans la musique classique

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Créé le 03-12-2012 à 18h20 – Mis à jour à 19h02

 EAGLE RIVER, Alaska (Sipa-AP) – Incarcérée pendant 14 ans, Sarah Jane Coffman est désormais une femme libre. Mais tous les samedis, elle revient à la prison Hiland Mountain, au nord de la ville d’Anchorage, en Alaska. Dans le coffre de sa voiture, un violon alto. Car c’est l’une des fondatrices de l’orchestre à cordes des prisonnières, créé en 2003.

« Cela semble probablement bizarre aux autres », avoue Sarah Jane Coffman, sortie de prison le 1er février. « Beaucoup de gens que j’aime et qui comptent pour moi sont ici, mes amis. C’est presque un peu réconfortant de les voir. Mais je suis très heureuse de partir quand il est l’heure. » Samedi auront lieu les deux concerts de fin d’année de l’orchestre, en présence du célèbre violoncelliste Zuill Bailey, seul homme parmi toutes ces dames.

Pour Dana Hilbish, derrière son violoncelle, l’événement aura un goût particulier. Jugée coupable du meurtre de son compagnon en 1991, elle a écopé d’une peine de 60 ans dont 25 ans avec sursis. Mais c’est son dernier concert: début 2013, elle bénéficiera d’une liberté conditionnelle. La commission des libertés et de la détention « aurait pu choisir de me libérer à ce moment-là, et en réalité j’espérais qu’ils ne me libéreraient pas avant le concert pace que c’est un final avec des amis qui sont devenus une famille », raconte Dana Hilbish, sourire aux lèvres.

Des débuts difficiles

Pati Crofut, directrice de l’association locale Arts on the Edge, a décidé de créer l’orchestre il y a neuf ans sur la suggestion d’une amie, responsable des programmes pédagogiques de la prison. Violoncelliste novice, elle avait joué avec des orchestres pour enfants et cherchait une formation d’adultes.

Les débuts furent difficiles, se souvient Pati Crofut. Parmi les obstacles, les arrivées et départs permanents de prisonnières. Depuis, des règles ont été établies. L’orchestre n’a finalement été ouvert qu’aux condamnées à de longues peines, pour que l’apprentissage puisse se faire dans la durée. Les musiciennes doivent aussi participer à d’autres programmes de réinsertion dans la prison, promettre de répéter et participer au concert de fin d’année, un événement caritatif qui permet de récolter des fonds pour l’orchestre.

De huit membres, l’orchestre est passé à trente. Les musiciennes sont réparties en trois groupes: débutantes, intermédiaires et confirmées.

Une heure d’évasion par semaine

La cheffe d’orchestre, Gabrielle Whitfield, professeur à Anchorage, avoue que les répétitions du samedi à la prison sont le point culminant de sa semaine. « On dit toujours que plus la tristesse d’une personne est grande dans la vie, plus sa capacité à connaître la joie est grande », cite-t-elle. « Je trouve cela parfaitement vrai ici. »

Les prisonnières, elles, voient dans l’heure de répétition du samedi une occasion de casser la routine carcérale. Dana Hilbish raconte qu’elle apprécie tellement cette heure de musique qu’elle demande à ses proches de ne pas programmer de visite ce jour-là de la semaine.

En prison, « la routine est toujours la même. Vous vous levez toujours à la même heure. Tout est toujours pareil. Avec la musique, c’est différent, c’est stimulant », explique Sarah Jane Coffman, jugée coupable en 1997 de vol de cannabis et d’homicide. La musique lui a offert « quelque chose sur lequel me concentrer, en dehors d’être malheureuse et de tourner en rond comme un robot », ajoute-t-elle.

« Une forme de liberté »

Gabrielle Whitfield va dans le même sens: « Tellement souvent en prison, votre vie est très compartimentée et très structurée, vous devez porter telle tenue et suivre un planning strict. Et l’orchestre, c’est dire: ‘eh bien, je suis une musicienne’. Et la musique, c’est une certaine forme de liberté, avoir la possibilité de faire de la musique, et avec vos amis. Donc cela donne vraiment une sensation de liberté. »

Appartenir à l’orchestre permet aussi aux prisonnières de restaurer leur estime de soi. « Parfois vous avez l’impression que vous n’avez pas d’importance parce que vous savez que vous avez fait quelque chose de mal et que c’est votre punition, et que vous ne méritez pas vraiment qu’on vous accorde de l’importance. Alors quand les gens vous en accordent, c’est surprenant, et ça fait beaucoup de bien », analyse Sarah Jane Coffman. Et de conclure que jouer dans l’orchestre « change la vie d’une personne »

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