Joyce Di Donato : La revanche d’une mezzo

Libération

11 janvier 2013 à 19:26
 Enquête La chanteuse américaine triomphe dans le bel canto romantique avec «Maria Stuarda» au Met de New York, retransmis dans les salles Pathé le 19 janvier. A Paris, elle chantera son dernier album, «Drama Queens», le 8 février.
Par Texte et photo Éric Dahan Envoyé spécial à New York

Le Carnegie Hall, qui a accueilli Vladimir Horowitz, Miles Davis et les Beatles, est bourré à craquer. A quelques minutes d’entrer en scène, Joyce Di Donato se parle à elle-même : «N’oublie pas de respirer, fais attention, surtout respire bien.» Il y a deux ans, elle donnait dans cette salle mythique des airs de Haydn et Rossini. Fatiguée, nerveuse, elle avait déçu. Pour défendre son dernier Drama Queens,paru chez Virgin Classics, elle est accompagnée par Il Complesso Barocco, dont les musiciens jouent sur instruments anciens. Et c’est un triomphe, tant public que critique. Le lendemain, elle confie : «Au troisième air, j’ai compris que la partie était gagnée et je me suis éclatée.» Le New York Times confirme : «Dès son irruption dans une somptueuse robe rouge de Vivienne Westwood, la mezzo-soprano a su incarner le désespoir et la joie, occasionnelle, de ces héroïnes lyriques des XVIIe et XVIIIe siècle. La température est vite montée sur le Disprezzata regina du Couronnement de Poppée de Monteverdi, tandis que Joyce Di Donato traduisait toutes les nuances du malheur d’Ottavia. De trilles vif-argent en coloratures soyeuses, elle restitua l’air Da torbida procella du Berenice d’Orlandini avec une ardeur électrisante.» Et le critique de conclure en évoquant son agilité et la beauté de son timbre sur toute la tessiture, culminant dans le fameux Piangerò la Sorté Mia, la lamentation de Cléopâtre dans le Giulio Cesare de Haendel.

Quarante-huit heures plus tard, la «Yankee diva» achève à Sonoma, en Californie, la première partie de cette tournée qu’elle reprendra en Europe, début février, une fois terminées les représentations au Met de Maria Stuarda de Donizetti, dont elle est la vedette. Un chef-d’œuvre du bel canto romantique que Beverly Sills chanta il y a trente ans au New York City Opera, la salle populaire du Lincoln Center, mais qui n’a encore jamais été monté au Met. Joyce Di Donato a interprété le rôle d’Elizabeth à Genève, et celui de sa rivale Mary Stuart à l’Opéra de Houston, au printemps dernier. Mais sachant ce qui l’attend, c’est-à-dire le plus vaste temple lyrique de la planète, elle s’octroie quatre jours de repos dans un relais-château de cette région viticole à lire, prendre des photos, conduire une Ford Mustang décapotable et regarder des films. Seule entorse à sa retraite silencieuse, un coup de fil à son mari, le chef Leonardo Vordoni, pour lui souhaiter un joyeux Thanksgiving.

Un aigu chaud et souple

De retour dans leur pied-à-terre, à l’angle de la 56e Rue et de la VIIe Avenue, elle retrouve son coach pour une séance de quatre heures. «Attention, pas trop sombre, garde la voix légère, ouvre bien les tempes pour les notes aiguës, surveille la respiration, maintiens-la dans le bas du corps, bien détendue», lui dit celui qui la suit depuis 1996. Choriste à l’opéra de Santa Fé, elle venait d’entrer au Houston Grand Opera Studio Program for Young Performers, considéré comme la meilleure école de chant nord-américaine. Dès la première leçon, le diagnostic fut cruel : «Tu es talentueuse, intelligente, mais tu n’as aucun avenir. Tu chantes avec ta jeunesse et tes muscles. Avec un peu de chance, tu pourras faire illusion encore trois ou quatre ans.» A 26 ans, elle reprit donc la technique à zéro, consacra une trentaine de mois à chanter des gammes, jusqu’à libérer cet aigu chaud et souple qui fait aujourd’hui merveille à la Scala, Covent Garden et Salzbourg. Tous les chanteurs n’ont pas l’intelligence de faire comme elle des contrôles techniques, au risque, comme feu Régine Crespin, Maria Callas et d’autres, d’abréger leur carrière prématurément.

Ses vocalises finies, Joyce Di Donato se précipite à la première de Golden Age, la nouvelle pièce de Terrence McNally, l’auteur de Master Class sur Maria Callas, Ragtime, Love ! Valour ! Compassion ! et du Baiser de la femme araignée, tous récompensés par des Tony Awards. Golden Age raconte la première des Puritains de Bellini au Théâtre italien de Paris le 25 janvier 1835, dont les premiers rôles étaient tenus par Giulia Grisi et Giovanni Battista Rubini. Au sortir du Manhattan Theatre Club sur la 55e Rue, Joyce est emballée : «C’est génial de voir mon monde artistique se matérialiser sous mes yeux. J’ai dit à la comédienne qui joue Maria Malibran, que j’avais chanté pas mal de ses rôles. Terrence McNally est en train de m’écrire un opéra qu’on créera à Dallas en 2015. Ça s’appellera Great Scott, et racontera l’histoire d’une chanteuse.»

Celle de Joyce Flaherty – Di Donato est le nom de son premier mari – commence à Prairie, banlieue de Kansas City, la ville du Magicien d’Oz. Mais ce n’est pas un conte de fées. Le père, d’origine irlandaise, architecte, dirige le chœur d’une église où il a rencontré son épouse, l’organiste attitrée. Difficile pour Joyce de se projeter en diva ravageuse mais «notre famille n’était pas non plus puritaine, explique-t-elle lors d’un déjeuner chez Fiorello. Entre les big bands de jazz qu’écoutait mon père, le classique, AC/DC ou Olivia Newton John qu’écoutaient mes frères et sœurs aînés, et le piano que jouaient mes deux autres sœurs, c’était même une joyeuse cacophonie [rires]. J’ai commencé à chanter à l’église et dans les comédies musicales du lycée. Je pensais enseigner le chant choral car je n’avais pas l’étoffe d’une soliste. De fait, durant mes études musicales, j’ai vu les carrières de mes amies décoller tandis que je me résignais à l’idée de chanter des seconds rôles dans les opéras de province.»

C’est l’Europe qui va la lancer. Après s’être classée numéro 2 au concours Operalia de Placido Domingo, elle rencontre un agent anglais, Simon Goldstone, qui lui annonce : «Tu vas devenir énorme !» Elle n’y croit guère, mais enchaîne les auditions de Nancy à Séville en passant par le pays de Galles. Les douze premières sont un échec, mais la treizième, avec Hugues Gall, lui ouvre les portes de l’opéra Bastille où elle triomphe en Rosina du Barbier de Séville. Quatre ans plus tard, elle est Cherubino dans les Noces de Figaro au Met, où on la retrouve répétant Maria Stuarda que les Français pourront voir et entendre, en direct, le samedi 19 janvier dans les salles de cinéma Pathé.

Le chef Maurizio Benini et le pianiste sont déjà dans le grand studio quand elle arrive, essoufflée : «Désolée pour le retard, mais je n’ai pas dormi de la nuit. J’ai appris que j’étais nominée pour la troisième fois aux Grammy Awards pour Homecoming avec le Kansas City Symphony Orchestra. C’est fou, c’est juste disponible sur iTunes, ce n’est même pas un vrai CD, mais bon, l’acoustique de notre nouvel auditorium est géniale.» Elle se lance dans un premier duo avec l’excellent baryton canadien Joshua Hopkins. Emission franche, projection naturelle, elle sonne fantastiquement bien à 10 heures du matin. Si l’on reste réservé sur la chanteuse baroque, lui trouve un manque de pulpe et d’assise dans les graves, on est subjugué par la belcantiste à la voix fruitée et charnue, d’une rare fraîcheur à presque 44 ans.

«L’effet du trombone»

Sur le plateau à peine meublé d’une chaise, d’une table et d’un tabouret, Joyce Di Donato déploie un art consommé de la messa di voce dont l’effet dramatique est saisissant. Elle s’approche du chef : «Là, on devrait accélérer, je pense que ça va mieux avec ce que je dis, non ?» Le chef : «Oui, sauf que tu prends carrément un autre tempo, et ça ne va pas. On a cinq mesures pour gagner en vitesse progressivement ; si on accélère avant, on perd l’effet du trombone qui joue ces deux notes tenues.» Elle ajoute, perfectionniste : «Je ne suis pas satisfaite de mes triolets à la mesure 352, j’aimerais les retravailler.» Elle propose aussi au metteur en scène : «Ce n’est pas mieux si je me mets derrière Matthew, pour qu’il me protège ?» Après déjeuner, elle doit essayer ses costumes à l’atelier, puis enfiler une robe pour la soirée de Musical America, l’annuaire qui lui donna l’idée d’étudier à l’Academy of Vocal Art de Philadelphie. Vingt-cinq ans plus tard, cette bible des professionnels lui remet le prix de la chanteuse de l’année. La cérémonie qui distingue aussi le chef Gustavo Dudamel et le compositeur David Lang, se déroule à la Kaplan Room du Lincoln Center dont les baies vitrées dévoilent Manhattan illuminé. Joyce Di Donato y retrouve son époux, rencontré au festival de Pesaro, en 2006, et un ami ténor à qui elle raconte sa journée : «C’est un rôle éprouvant, je chante non-stop pendant les quarante dernières minutes. Ma Mary Stuart n’est pas édulcorée à l’américaine ; au contraire, c’est une reine de chair et de sang. Avant de monter sur l’échafaud, on m’enlève ma perruque, j’ai des cheveux gris et je suis voûtée. C’est terrible, car le ténor est super sexy», dit-elle tout en répondant aux sollicitations des fans et des photographes. Gustavo Dudamel lui glisse dans l’oreille : «Il faut qu’on fasse des choses ensemble.» Elle rétorque : «Avec plaisir. En attendant, j’ai déjà les places pour venir t’écouter à Carnegie Hall, lundi.»

Cinq jours plus tard, elle doit chanter à un dîner de charité pour l’enfance, et on lui demande si elle ne craint pas de se lasser du métier. «J’ai gardé mes racines à Kansas City où est notre vraie maison quand Leonardo et moi ne travaillons pas. Et puis je fais les disques dont j’ai envie. Drama Queens montre tout ce que j’aime dans l’opéra, me permet de faire découvrir au public des airs inédits. J’ai hâte de revenir au Théâtre des Champs-Elysées, le 8 février, à l’invitation des Grandes Voix. Je suis si contente. Si Paris ne m’avait pas donné ma chance, qui sait ce que je serais devenue.»

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