Souvenirs d’Henri Dutilleux

La Croix

posté par Philippe Cassard le 23 mai 2013

Henri Dutilleux

Janvier 1981. Au 12, rue Saint-Louis-en-l’Ile, je joue le Choral et Variations de la Sonate à Geneviève Joy, l’épouse d’Henri depuis 1946, et également mon professeur de musique de chambre au Conservatoire. Henri apparaît dans l’embrasure de la porte du salon, me dit quelques mots d’encouragement, parle de ma main-gauche qui, peut-être, ne sonne pas comme il le voudrait dans telle mesure… J’avais appris ce final monumental, spectaculaire, en vue d’une émission à France Musique produite par Myriam Soumagnac, une amie des Dutilleux. Dominique Merlet, dont j’étais l’élève au CNSM, avait présenté cette sonate au Concours de Genève en 1957, à la surprise générale (d’ordinaire, les candidats, et surtout à cette époque-là, privilégiaient pour leur récital de demi-finale les « grands romantiques », Kreisleriana ou Carnaval de Schumann, Sonate op.58 de Chopin, Sonate de Liszt etc…). C’est d’ailleurs probablement ce choix original et magistralement défendu qui fit pencher la balance du jury pour le Premier Prix du concours attribué à Merlet (et, pour les femmes, à Martha Argerich).

Dominique Merlet connaissait la Sonate de Dutilleux comme sa poche, la jouait souvent en concert (France Musique a diffusé en février dernier une formidable archive de l’INA des années 80), et l’enseignait en privilégiant une sonorité qui puisse toujours évoquer l’orchestre, la profondeur nocturne, mystérieuse, féline des cordes (la « griffe » de Dutilleux), la clarté des plans dans la partie centrale du finale, si poétique, les attaques précises et éclatantes des percussions -xylophones, woodblocks, caisse claire, jeux de cloches- pour les dernières pages, la puissance sonore sans dureté au retour conclusif du choral.

Bien que Dutilleux ait souvent dit son peu de considération pour cette Sonate de 1948, il dut bien se rendre à l’évidence qu’elle était devenue, très rapidement, un « classique », jouée par des centaines de pianistes à travers le monde, jouissant d’une discographie abondante, à rapprocher de celle des Vingt Regards de l’Enfant Jésus d’Olivier Messiaen.

Geneviève Joy-Dutilleux

Souvenir de Geneviève Joy, des années plus tard, jouant cette Sonate au Grand Auditorium de Radio France en 1996, elle avait 75 ans et ne s’était plus produite en soliste depuis des années. Une maîtrise éblouissante, une énergie prodigieuse, une prise de risque insensée, tout cela avait impressionné le public qui lui fit une ovation durant de longues minutes. Dans la salle, bien sûr, Henri, très ému et encore plus traqueur que sa femme !

Vevey, Suisse, saison « Arts et lettres » 2003. La vénérable société musicale veveysanne organise un tout nouveau cycle de concerts baptisé « Trope » exclusivement destiné à la musique écrite après 1930. On me demande de construire un programme. Je propose de présenter une bonne partie des oeuvres instrumentales d’Henri Dutilleux replacées dans leur époque avec des oeuvres solistes marquantes d’autres compositeurs : par exemple les Night Fantaisies pour piano d’Elliott Carter, Dialogue de l’ombre double pour clarinette et clarinette enregistrée de Pierre Boulez. Je fais appel au baryton Wolfgang Holzmair (qui suscitera un vibrant éloge de Dutilleux reproduit sur la partition sous forme de dédicace après son interprétation des Deux Sonnets de Jean Cassou), le Quatuor Sine Nomine, le flûtiste Philippe Bernold, le clarinettiste Romain Guyot, le violoncelliste Xavier Phillips, la pianiste Florence Millet, et le jeune comédien Cyrille Thouvenin qui lira des poésies d’Yves Bonnefoy et de Jean Tardieu, ce dernier ayant participé avec Dutilleux à la refondation de la radio nationale après la guerre.
Henri a fait le déplacement, il est de chaque répétition, nous écoute et nous fait reprendre avec bienveillance et patience, ne laisse rien passer, insiste sur le plus petit détail de composition qui nous aurait échappé. Mais, cela nous avait tous frappé, il veut que nous soyons des interprètes de sa musique, pas de simples exécutants. Chaque musicien lui en est reconnaissant, essaie de donner le meilleur de lui-même, les concerts sont de grands succès, parce que la musique d’Henri Dutilleux est d’une qualité, d’une beauté, d’une singularité uniques.

Dutilleux

Je me souviens avoir croisé Henri il y a une dizaine d’années au Royal Festival Hall de Londres, un soir que le BBC Philharmonic Orchestra jouait ses Métaboles. Furieux du peu de temps de répétition qui avait été consacré à son oeuvre (alors qu’il était venu tout spécialement de Paris pour apporter quelques conseils), et, plus encore, très irrité par les imprécisions et autres couacs qui émaillèrent l’exécution, il se dirigea droit vers les loges des chefs de pupitres pour leur passer un savon mémorable dans la langue de Shakespeare. Tous s’excusèrent platement, en donnant du « sorry maestro »

J’avais reçu le pianiste Jonas Vitaud au Matin des Musiciens sur France Musique, il y a quelques années. Il avait superbement joué et analysé les trois Préludes de Dutilleux (le dernier, Le jeu des contraires, avait été commandé par le Concours International William Kapell aux Etats-Unis, comme morceau imposé). Henri et Geneviève étaient à l’écoute et j’ai eu droit, dès la fin de l’émission, à un long coup de téléphone de commentaires élogieux sur Jonas Vitaud. C’était tellement touchant et, par certain côtés, intimidant, de savoir que des artistes de cette envergure prenaient le temps d’écouter l’émission, de s’intéresser aux jeunes interprètes.

Au cours de cette émission, j’avais relevé le fait que Pierre Boulez, durant toute sa vie, n’avait jamais dirigé la moindre note de Dutilleux. Plus terrible encore, par la mesquinerie et la jalousie que cela révèle (il faut bien appeler un chat un chat), jamais Boulez n’a mentionné, prononcé, cité, écrit où que ce soit le nom même d’Henri Dutilleux. Ce compositeur majeur, le plus joué dans le monde de son vivant, eh bien Pierre Boulez avait décidé une fois pour toutes qu’il n’existait tout simplement pas, n’avait jamais existé, ne devait pas exister.

Une dernière carte de Dutilleux, bouleversante, reçue au début de l’année. Une belle photo de lui au verso. Son écriture hâchée, devenue à peine déchiffrable. Mais Henri veut absolument répondre à tous. Je sais, pour l’avoir vu, qu’il y passe un temps considérable : « Cher Philippe Cassard, ma pauvre tête de vieux grigou me joue des tours plus fréquemment, surtout depuis quelques jours. Merci encore pour votre carte. Henri. »

Dutilleux

Bordeaux : quelques raisons d’aller -peut-être- à l’opéra la saison prochaine…

Focus sur la dernière programmation de l’Opéra de Bordeaux

Cent treize programmes sont proposés

Cent treize programmes sont proposés (Guillaume Bonnaud)

La saison 2013-2014 de l’Opéra de Bordeaux vient d’être dévoilée. Elle proposera 113 programmes différents à voir en  237 représentations pour un total de 215 000 spectateurs. Voici quelques dates clefs.

  • Paul Daniel joue l’ouverture

Le nouveau chef de l’ONBA, le britannique Paul Daniel, ne manque pas d’humour. Il commence par la « Musique funèbre de la reine Marie » de Purcell son premier concert à l’auditorium (26-27 septembre) mais c’est pour la faire suivre de la symphonie « Résurrection » de Mahler. Le chef a plein d’idées pour la suite, comme coupler les concertos de Ravel (Bertrand Chamayou au piano) avec la Turangalîlâ Symphonie de Messiaen (28 février-2 mars). Il devrait introduire pas mal de contemporain dans la programmation et on l’espère dans deux programmes Wagner en attendant un Ring complet. Il démarre également un cycle Chostakovitch. Ça promet.

  • Pina Baush, enfin

Bordeaux n’a jamais accueilli la dame de Wuppertal. Sa compagne donnera deux de ses plus célèbres ballets « Café Müller » et « Le Sacre du printemps » au TNBA (du 10 au 13 octobre).

  • Artistes associés ou presque

Le pianiste Bertrand Chamayou est l’artiste associé de cette saison. Ça tombe bien, il est un des plus brillants pianistes français. Il joue Ravel et Strauss avec l’ONBA, et Schubert (9 mars) tout seul. Dans la même génération, Raphaël Pichon est en passe d’installer (peut-être) son ensemble Pygmalion dans la région. On le retrouve dans Bach (la Messe en si le 14 décembre) et « Castor et Pollux » de Rameau en version concert (22 mars).

  • Merci l’auditorium

Le nouvel auditorium permet d’accueillir des opéras à l’orchestre fourni (« Le Château de Barbe-Bleue » de Bartok du 12 au 18 février, avec Paul Gay en Barbe-Bleue) mais aussi d’inviter dignement des formations extérieures. L’orchestre du Capitole  vient en voisin le 2 avril dans un programme Chostakovitch et L’ensemble Intercontemporain revient le 22 février.

  • Des créations pour tout le monde

Le compositeur bordelais Christian Lauba livre « La lettre des sables » sur un livret et dans une mise en scène de Daniel Mesguich (25-30 avril), tandis que Carolyn Carlson chorégraphie sur mesures pour le ballet de Charles Jude (17-23 mars). Le titre n’a pas encore été choisi.

  • L’anniversaire  Rameau

Outre « Catsor et Pollux » en version concert, le 250e anniversaire de la mort de Rameau sera célébré (21 février -1 mars)  par la version des « Indes Galantes » de Laura Scozzi, déjà fêtée sur plusieurs scènes européennes.

  • D’autres genres aussi

L’ouverture à d’autres genres amorcée avec le nouvel auditorium se confirme. Michel Portal joue de sa double casquette jazz et classique (31 octobre), le saxophoniste Wayne Shorter joue avec l’ONBA (11 juin) et, dans le cadre de « L’Esprit du piano », Abd al Malik s’associe au pianiste et compositeur Brunon Fontaine (13 novembre).

  • En direct de Cape town

Parmi les huit spectacles lyriques, le « Porgy and Bess » proposé par la troupe de l’opéra de Cape Town (Afrique du Sud) devrait faire le buzz (16-26 janvier).

Pour y aller : renouvellement des abonnements jusqu’au 14 juin, nouveaux abonnements les 14 ou 25 juin selon le genre, places individuelles disponibles à partir du 10 septembre. Le tout au guichet du Grand Théâtre de Bordeaux, 05 56 00 85 95. Tout le programme sur www.opera-bordeaux.com

Précisions :

23/09/13 : Lucio Silla 8 à 85€

21/10/13 : Otello 8 à 95€

16/01/14 : Porgy and Bess 8 à 85€

12/02/14 : Le Château de Barbe Bleue 8 à 85€

01/03/14 : Les Indes Galantes 8 à 95€

11/04/14 : Siegfried 8 à 55€

25/04/14 : La lettre des sables 8 à 55€

27/05/14 : Anna Bolena 8 à 85€

8 productions d’opéras pour toute la saison 2013-2014 à l’Opéra de Bordeaux.

Tarifs :

  • 640 € pour assister aux 8 représentations [tarifs les plus élevés]

  • 64€ pour assister aux 8 représentations [tarifs les moins élevés]

  • Reste à connaître le contingent des places à 8€ pour définir  le  pourcentage de l’offre aux personnes les moins aisées par rapport aux personnes  plus aisées.

Nous prendrons contact avec le Théâtre de Bordeaux dans les jours prochaines pour préciser cette notion.

Notons une seule création contemporaine pour l’année : « La lettre des sables »

Florémon.

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L’Opéra de Bordeaux est prié par le ministère de prendre des risques

Un rapport du ministère de la Culture juge sévèrement la maison bordelaise

Pour l’Opéra de Bordeaux, le label Opéra national confère un prestige inestimable, assorti d’une coquette subvention. Mais en contrepartie, il astreint au respect d’un cahier des charges drastique ainsi qu’à une inspection particulièrement tatillonne de la part du ministère de la Culture à chaque renouvellement de convention (tous les cinq ans). « Sud Ouest » a pu se procurer le rapport d’inspection de la structure bordelaise, forte de 30 millions d’euros de budget (dont une grande partie d’argent public). Sans remettre en cause l’éligibilité de la maison bordelaise au Label national, les inspecteurs ont tenu à marquer de façon appuyée leurs exigences et à inciter, quitte à fâcher, la structure à aller plus loin sur certains points. Exemples.

  • Un épais « matelas de sécurité »

Les inspecteurs ont découvert que l’Opéra de Bordeaux n’est pour l’instant pas dans le besoin. Sur les cinq dernières années, l’ONB a accumulé un excédent de… 1,8 million d’euros. Ce qui, selon les agents de l’État constitue « un matelas de sécurité très rare aujourd’hui dans les structures du spectacle vivant ».

Les payeurs peu informés ?
Encore un effort ! Certes, le rapport ne tarit pas d’éloges sur les progrès faits en matière de gestion par l’Opéra de Bordeaux et notamment sur les outils dont il s’est doté. Dernière étape : communiquer les résultats.

« Cette amélioration très nette des outils de gestion nous conduit à penser qu’une présentation précise de la charge que représente l’activité des différents secteurs tels : ’orchestre, le ballet, le chœur, l’activité lyrique, est aujourd’hui tout autant possible qu’elle est nécessaire », s’enflamment les auteurs.

Cette revue en détail permettrait selon eux « de beaucoup mieux définir les perspectives de développement de chacun, et de hiérarchiser davantage les financements à leur affecter […] ». Las, « ces données ne sont aujourd’hui pas fournies aux tutelles qui ont sans doute elles-mêmes la faiblesse de considérer cette situation comme un fait acquis ».

Faut-il comprendre que les payeurs n’ont qu’une vision superficielle de l’utilisation des quelque 20 millions d’euros de subventions allouées ?

Selon le rapport, qui n’a pas poussé la cruauté jusqu’à mettre en regard cette manne avec les 2,5 millions d’euros volatilisés ces dernières années et révélés par l’incroyable affaire de détournement de fonds (lire « Sud Ouest » du 20/04/2012 et du 16/03/2013), ce confort financier « témoigne des avancées accomplies en matière de rigueur et de gestion pendant cet exercice ». Mais il est également largement issu d’une jolie moisson de subventions. Ainsi, avec 15,2 millions d’euros en 2010, « 25 % du budget culturel de la ville de Bordeaux » est absorbé par l’Opéra. La dotation de la Région se monte, elle, à 1,5 million. Quant à celle de l’État, forte de 4,3 millions en 2010, elle a progressé de 200 000 euros par an depuis cinq ans, tandis que les recettes propres de l’Opéra ne cessaient d’augmenter ! Une rallonge automatique de subvention dont « la nécessité comptable et financière n’apparaît pas aujourd’hui », constatent les rapporteurs.

« Une telle situation, et notamment le taux d’accroissement de plus de 16 % de la contribution de l’État dans une période de forte contrainte budgétaire pour tous les acteurs du spectacle vivant, en particulier pour les petites compagnies, renvoie l’ONB à quelques-uns de ses devoirs les plus forts de structure nationale en Aquitaine », peut-on lire dans le document. Mais s’il ne nie pas les qualités de l’ONB et son bilan loin d’être indigne, le rapport ne cache pas non plus l’agacement de ses auteurs. Et c’est notamment le projet artistique tout en prudence qui est abondamment pointé du doigt.

Ainsi, cet excédent financier conséquent autoriserait « quelques prises de risque qui font actuellement défaut », selon les inspecteurs qui déplorent notamment le peu de goût de la maison bordelaise pour l’innovation, ou le répertoire contemporain, relevant au passage que « sur 38 productions, l’ONB n’a réellement réalisé qu’une seule création ».

  • Charles Jude, roi du ballet

Incontestable star de la danse classique, disciple de Noureev, le danseur étoile Charles Jude règne en maître sur le ballet. « Directeur, danseur, mais également répétiteur, il peut, de par sa prestigieuse carrière, accompagner des solistes dont le recrutement reste sa prérogative absolue. » Un cumul qui se situe dans la lignée des « grands passeurs », sur le modèle de l’Opéra de Paris. Mais ce cumul n’est pas gratuit, relèvent les inspecteurs. S’il s’est fait une spécialité de relectures personnelles de grands titres classiques du XIXe siècle, le rapport note que ces « productions maison » appellent un cachet de chorégraphe (15 000 euros pour une création et 4 000 pour les reprises) en sus de son salaire de directeur (le deuxième salaire de la maison). Si la haute tenue de la compagnie menée par Charles Jude suscite moult satisfactions, le danseur étoile n’évite pas non plus quelques piques aiguisées.

Ainsi, le ministère s’interroge sur la façon dont certaines pièces sont « répétées et consolidées stylistiquement, en particulier lorsqu’elles sont au répertoire depuis longtemps et ne font pas forcément l’objet d’une nouvelle invitation à des personnes extérieures accréditées ». Quant à la programmation, là encore, c’est peu de dire qu’elle trouble les inspecteurs : « On pourrait espérer d’un opéra national qu’il sorte des sentiers battus et souhaiter que l’exception culturelle française échappe à une casse-noisettisation systématique des fêtes de fin d’années à l’anglo-saxonne. » Les rapporteurs ont ainsi relevé que ce « blockbuster chorégraphique » a vu six reprises depuis sa création et que, lors de la dernière saison, il constituait 45 % du total des représentations du Ballet à Bordeaux.

  • Le chœur n’a pas le cœur au travail

Ce n’est visiblement pas la fête parmi les 38 chanteurs du chœur. Si les rapporteurs pointent un « potentiel intéressant » et « un niveau de recrutement en hausse qualitative », ils relèvent que cela ne doit « pas dispenser d’une démarche de travail qui permette de hausser le niveau d’ensemble […] ». Or, « aucun travail ou suivi individuel n’est prévu dans le planning », regrettent les inspecteurs. Pour agrémenter le tout, ils ont repéré des « divisions dommageables » dues selon eux « à une succession du précédent chef de chœur (avant l’actuel titulaire) qui paraît s’être faite dans la douleur et la complication ». Du coup, la sérénité ne se fera, selon eux, qu’au prix de relations internes qui devront être « autrement apurées qu’actuellement ».

  • Orchestre excellent « potentiellement »

C’est sans doute l’orchestre qui paye le plus lourd tribut à la mauvaise humeur des inspecteurs. Fort de 108 musiciens, il est l’orchestre le plus important de France. Mais jusqu’à l’inauguration de l’auditorium il y a peu, il faut reconnaître qu’il ne bénéficiait pas d’un lieu favorable pour s’exprimer. Reste que la programmation, semble-t-il allergique au contemporain, suscite le courroux du ministère. « Si deux siècles et quelques décennies de répertoire sont cependant très bien diffusés, en revanche, avec 8 % de la totalité des œuvres jouées, les langages dits contemporains, d’avant-garde et même d’une actualité plus sage, constituent la portion restreinte du festin, et, avec moins de 1 %, la création en représente hélas à peine les miettes ».

Un bilan « très en dessous de la mission attendue, ce que n’explique pas seulement le fait de jouer dans un endroit peu propice tel que le Palais des sports ». Et les inspecteurs d’inviter à une programmation « plus inventive, plus audacieuse, plus proche des compositeurs vivants et en recherche de véritable innovation ». Une tendance que les inspecteurs seraient tentés d’appliquer peu ou prou à l’ensemble de l’Opéra. « Ni mal conduit, ni éconduit, l’ONBA demeure cependant ce beau prétendant qui ne rencontre toujours pas la destinée à laquelle il peut pourtant prétendre », déplorent-ils par ailleurs.

Du coup, longtemps privé de lieu adéquat, peinant à trouver sa place au sein de l’Opéra, l’ONBA est décrit comme très en peine par les inspecteurs. « Il faudra du temps pour retrouver des réflexes de travail minutieux de pupitre et de collectif qui font les grandes formations et qui manquent trop souvent aujourd’hui à l’Opéra ». Bienvenue, donc au nouveau chef, Paul Daniel, qui doit être présenté demain

Thierry Fouquet, directeur de l’Opéra : « Je préfère plus d’abonnés à un rapport élogieux »
Quelle lecture faites-vous de ce rapport ?En aucun cas il ne remet en cause le statut d’opéra national. Ce qui me révolte, c’est le fait que l’inspection ne correspond pas à un travail de cinq ans. Nos autres tutelles (mairie, Région) voient tous les spectacles, ça se fait dans la transparence. Les inspecteurs sont restés trois mois.

Plusieurs points sont épinglés, notamment le ballet…

C’est une maison de patrimoine, la seule après Paris à faire du ballet classique. Les inspectrices viennent du contemporain. Nous avons des divergences artistiques. Concernant « Casse-noisette », cela remplit les salles. Ce que je reproche, c’est que ces inspections sont menées par des personnes qui n’ont jamais géré des maisons d’opéra.

Concernant l’opéra, le rapport pointe la programmation

Nous avons touché à tous les répertoires. Maintenant s’ils disent qu’il faut faire du Salieri, parce qu’il y a eu un film, je suis navré Salieri est un compositeur médiocre et je n’en ferai pas dans cette maison. Nous proposons 35 productions par an, les inspecteurs en ont vu deux.

L’orchestre est jugé sévèrement, trop à vos yeux ?

C’est une des grandes déceptions que j’ai eue avec Kwamé Ryan (NDLR : le chef d’orchestre). Je lui ai laissé la liberté de la programmation. On a été déçus par le manque de vision sur la musique contemporaine.

Manquez-vous d’audace comme le dit le rapport ?

On ne peut pas prendre plus de risques. Quand je suis arrivé il y avait cinq opérettes par an, on aurait pu s’en contenter et faire tourner les 10 compositeurs connus. Il y a une exigence de prise de risque, d’un autre côté il faut satisfaire un public. Je préfère avoir 10 % d’abonnés par an, c’est le cas depuis cinq ans, que d’avoir un rapport élogieux qui ne me donne pas un sou.

Vous disposez d’un matelas financier qui autorise le risque ?

Il est en train de fondre. L’Auditorium sans programmation c’est 500 000 euros par an. On est passé d’une quinzaine de concerts au Palais des sports à une centaine de manifestations. Et les subventions sont gelées.

Difficile de ne pas mettre en regard l’excédent et les 2,5 millions évaporés…

Nous avons été meurtris par cette affaire. Même la Cour des comptes s’est fait avoir.

La Ville de Bordeaux a du mal à obtenir une compatibilité analytique de l’opéra

Ce serait dangereux. On fait dire ce qu’on veut aux chiffres. On n’est pas arrivés avec tous les opéras de France à déterminer les critères d’une comptabilité analytique. Mais tous nos chiffres sont publics.

Vous n’en avez pas assez de voir « Casse-Noisette » ?

J’adore ce ballet. Il y a des grands chefs-d’œuvre. Ce n’est pas par hasard que chaque année dans plusieurs villes du monde on le joue. Quand on fait 10 fois « La Traviata » ce n’est pas aventureux, mais cela fait connaître cet œuvre à un nouveau public.

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Le compositeur Henri Dutilleux est mort

Le Monde

http://www.lemonde.fr/culture/article/2013/05/22/mort-du-compositeur-francais-henri-dutilleux_3415392_3246.html

Par Pierre Gervasoni

Le compositeur français Henri Dutilleux à Paris, le 3 mai 2007.

Henri Dutilleux, un des compositeurs contemporains les plus joués au monde, est mort à Paris, mercredi 22 mai, à l’âge de 97 ans, a annoncé sa famille. Avec lui disparaît un maître qui aura fait l’unanimité tant sur ses œuvres que sur sa personne.

Rares sont les compositeurs à avoir eu des créations immédiatement bissées après leur première exécution. Dans son cas, une telle marque d’enthousiasme du public était presque devenue systématique depuis la présentation, en 1970, au Festival d’Aix-en-Provence, du concerto pour violoncelle Tout un monde lointain. Rien qu’à Paris, au Théâtre des Champs-Elysées, Sur le même accord et Le Temps l’horloge ont connu ce type d’accueil, respectivement en 2003 et en 2009. Par ailleurs, nombreux furent les jeunes compositeurs de toutes tendances à se rendre dans l’île Saint-Louis afin de soumettre leurs partitions à l’œil érudit et à l’oreille infaillible de celui qui minimisa toute sa vie l’influence qu’il put avoir sur ses pairs pour au contraire souligner ce dont il fut redevable en toute occasion.

Lire :  » Un artiste soucieux d’autrui« 

Né le 22 janvier 1916 à Angers, où sa mère a trouvé refuge pendant que son père est mobilisé sur le front de Verdun, Henri Dutilleux ne se fondra corps et âme dans la contemplation du cœur de la France que bien plus tard, après l’acquisition en 1980 d’une maison en Touraine au confluent de la Vienne et de la Loire. Son enfance est celle d’un « p’tit gars » du Nord, à la fois discret et chaleureux, qui sent monter en lui la force inspiratrice de la nature (les marais, les oiseaux, l’horizon marin) tout en recevant une éducation marquée par le goût du travail bien fait.

Travail artisanal dans le cadre de l’imprimerie dont ses parents, à Douai, entretiennent la réputation de qualité. Travail artistique dans un environnement familial où peinture et musique semblent tracer une voie royale à l’intention du jeune Henri avec, d’une part, un arrière-grand-père paternel, Constant Dutilleux, qui avait eu tant l’estime de Delacroix que l’amitié de Corot, et, d’autre part, un grand-père maternel, Julien Koszul, qui avait été l’intime de Fauré et le révélateur de Roussel…

Encore fallait-il avoir des dons. Henri Dutilleux en a. Dans une bonne moyenne de musicien pour le piano, qu’il étudie très jeune avec sa mère et dans des proportions exceptionnelles pour l’écriture, en particulier sur le plan harmonique. A Douai, le directeur du conservatoire le prend sous son aile et va jusqu’à créer une classe spéciale pour lui alors qu’il n’a que quinze ans. A Paris, ses professeurs (les frères Gallon pour l’harmonie et la fugue, Henri Busser pour la composition) le considèrent comme « l’élu » de la génération montante.

(Quatrième mouvement, Miroirs, de Tout un monde lointain, avec Xavier Phillips, violoncelle,
et Marek Janowski à la tête de l’Orchestre de la Suisse romande)

En 1938, Henri Dutilleux remporte le Premier Grand Prix de Rome. A 22 ans, comme Debussy. Jusque-là, tout s’est passé comme prévu. Le séjour à la Villa Medicis, à Rome, commence à la fin de janvier 1939. Le nouveau pensionnaire s’attend à y passer près de quatre ans. Il n’y restera guère plus de quatre mois… La guerre va changer la donne.

Mobilisé en septembre 1939, Henri Dutilleux ne combattra jamais. Sous-officier à la musique de l’Air, il reçoit une formation de brancardier et attend ses instructions. Le temps de réflexion sur son devenir artistique, qu’il comptait effectuer ans la « Ville éternelle », il le trouve pendant la « drôle de guerre » dans l’attente d’ordre de missions qui consisteront surtout à traverser la France de part en part. Démobilisé en 1940, il fait un bref séjour à Nice, fin 1941, où le régime du maréchal Pétain pense avoir déniché un substitut à la Villa Médicis.

Lire aussi : C’est donc ainsi qu’Henri Dutilleux vit et compose

De retour à Paris en 1942, Henri Dutilleux apprend le métier de compositeur sous l’Occupation. Il fournit des morceaux pour les concours du Conservatoire et honore son statut de Prix de Rome par des essais symphoniques. Mais l’essentiel de son activité se déroule en sous-mains. Considérant que sa formation ne saurait avoir pris fin avec l’épuisement du parcours académique, le nouveau fonctionnaire de la Radio (service des Illustrations musicales) affine son langage en autodidacte à partir de 1943.

Des mélodies créées par le légendaire Charles Panzera le propulsent d’emblée au firmament de la vie musicale. Des partitions pour le théâtre (amorcées en 1945 par Les Hauts de Hurlevent), le cinéma (conclues en 1953 par L’Amour d’une femme de Jean Grémillon) et le ballet (couronnées en 1953 par Le Loup, en collaboration avec Roland Petit) voient le jour pendant une décennie surtout marquée par la recherche d’un style personnel dans le domaine de la « musique pure ». La Sonate pour piano, créée en 1948 par Geneviève Joy (épouse du compositeur depuis 1946) et la Première Symphonie, créée en 1951 par l’Orchestre national de France sous la direction de Roger Désormière valent à Henri Dutilleux un statut d' »indépendant », entre tradition et modernité. Sa Seconde Symphonie (1959) et, surtout, ses Métaboles (1965) montrent que le musicien n’ignore rien des orientations contemporaines (appréhension de l’espace, méthode dodécaphonique).

Lire : Dutilleux vient à point à qui sait l’attendre

Assimilées au bénéfice d’une expression en quête de mystère et d’envoûtement, ces particularités d’écriture s’effacent derrière la capacité de Dutilleux à tirer un parti unique des mythiques interprètes qui lui passent commande d’une œuvre. Après la période des chefs d’orchestre (Roger Désormière, Charles Munch, George Szell) s’ouvre l’ère des grands solistes. Mstislav Rostropovitch donne en 1970 la première audition de Tout un monde lointain, concerto pour violoncelle qui deviendra l’œuvre la plus jouée du compositeur, nettement devant son équivalent pour violon, L’Arbre des songes, destiné en 1985 à Isaac Stern.

Balançant entre nature (tendance au panthéisme) et culture (prédilection pour la poésie et la peinture), les antennes secrètes de Dutilleux captent des ondes que chaque nouvel opus restitue sous un titre énigmatique. A l’orchestre (Mystère de l’instant, Timbres, Espace, Mouvement) ou pour des formations de chambre (Ainsi la nuit, pour quatuor à cordes, Figures de résonance, pour deux pianos) les partitions des années 1970-1980 font entendre la voix intime du compositeur. Le retour progressif à l’expression chantée en constitue la suite logique. D’abord fugitivement (trio d’enfants) au sein de The Shadows of Time (1998) puis en pleine lumière avec deux cycles de mélodies pour soprano et orchestre. Correspondances (2003) s’attache à des lettres au goût mystique. Le Temps l’horloge (2009) réunit des poèmes dans une manière de credo humaniste. Le dernier d’entre eux, Enivrez-vous (Baudelaire), invite à un parallèle avec Maurice Ravel. Celui qui fut le grand modèle de Dutilleux au temps du Conservatoire puisa également dans la griserie l’inspiration de sa dernière page. C’est sur un vers bacchique « Je bois à la joie » que se referment Les Chansons de Don Quichotte à Dulcinée, de Ravel. Henri Dutilleux avait assisté à leur création en 1934, depuis le « poulailler » du Théâtre du Châtelet.

Pierre Gervasoni

Dates clés

1916 Naissance à Angers

1948 Sonate pour piano créée par Geneviève Joy, son épouse

1965 Création de Métaboles par George Szell et l’Orchestre de Cleveland

1970 Création de Tout un monde lointain avec Mstislav Rostropovitch en soliste

2009 Création de Le temps l’horloge, cycle vocal dédié à Renée Fleming et à Seiji Ozawa

2013 Mort à Paris

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