L’Opéra de Bordeaux est prié par le ministère de prendre des risques

Un rapport du ministère de la Culture juge sévèrement la maison bordelaise

Pour l’Opéra de Bordeaux, le label Opéra national confère un prestige inestimable, assorti d’une coquette subvention. Mais en contrepartie, il astreint au respect d’un cahier des charges drastique ainsi qu’à une inspection particulièrement tatillonne de la part du ministère de la Culture à chaque renouvellement de convention (tous les cinq ans). « Sud Ouest » a pu se procurer le rapport d’inspection de la structure bordelaise, forte de 30 millions d’euros de budget (dont une grande partie d’argent public). Sans remettre en cause l’éligibilité de la maison bordelaise au Label national, les inspecteurs ont tenu à marquer de façon appuyée leurs exigences et à inciter, quitte à fâcher, la structure à aller plus loin sur certains points. Exemples.

  • Un épais « matelas de sécurité »

Les inspecteurs ont découvert que l’Opéra de Bordeaux n’est pour l’instant pas dans le besoin. Sur les cinq dernières années, l’ONB a accumulé un excédent de… 1,8 million d’euros. Ce qui, selon les agents de l’État constitue « un matelas de sécurité très rare aujourd’hui dans les structures du spectacle vivant ».

Les payeurs peu informés ?
Encore un effort ! Certes, le rapport ne tarit pas d’éloges sur les progrès faits en matière de gestion par l’Opéra de Bordeaux et notamment sur les outils dont il s’est doté. Dernière étape : communiquer les résultats.

« Cette amélioration très nette des outils de gestion nous conduit à penser qu’une présentation précise de la charge que représente l’activité des différents secteurs tels : ’orchestre, le ballet, le chœur, l’activité lyrique, est aujourd’hui tout autant possible qu’elle est nécessaire », s’enflamment les auteurs.

Cette revue en détail permettrait selon eux « de beaucoup mieux définir les perspectives de développement de chacun, et de hiérarchiser davantage les financements à leur affecter […] ». Las, « ces données ne sont aujourd’hui pas fournies aux tutelles qui ont sans doute elles-mêmes la faiblesse de considérer cette situation comme un fait acquis ».

Faut-il comprendre que les payeurs n’ont qu’une vision superficielle de l’utilisation des quelque 20 millions d’euros de subventions allouées ?

Selon le rapport, qui n’a pas poussé la cruauté jusqu’à mettre en regard cette manne avec les 2,5 millions d’euros volatilisés ces dernières années et révélés par l’incroyable affaire de détournement de fonds (lire « Sud Ouest » du 20/04/2012 et du 16/03/2013), ce confort financier « témoigne des avancées accomplies en matière de rigueur et de gestion pendant cet exercice ». Mais il est également largement issu d’une jolie moisson de subventions. Ainsi, avec 15,2 millions d’euros en 2010, « 25 % du budget culturel de la ville de Bordeaux » est absorbé par l’Opéra. La dotation de la Région se monte, elle, à 1,5 million. Quant à celle de l’État, forte de 4,3 millions en 2010, elle a progressé de 200 000 euros par an depuis cinq ans, tandis que les recettes propres de l’Opéra ne cessaient d’augmenter ! Une rallonge automatique de subvention dont « la nécessité comptable et financière n’apparaît pas aujourd’hui », constatent les rapporteurs.

« Une telle situation, et notamment le taux d’accroissement de plus de 16 % de la contribution de l’État dans une période de forte contrainte budgétaire pour tous les acteurs du spectacle vivant, en particulier pour les petites compagnies, renvoie l’ONB à quelques-uns de ses devoirs les plus forts de structure nationale en Aquitaine », peut-on lire dans le document. Mais s’il ne nie pas les qualités de l’ONB et son bilan loin d’être indigne, le rapport ne cache pas non plus l’agacement de ses auteurs. Et c’est notamment le projet artistique tout en prudence qui est abondamment pointé du doigt.

Ainsi, cet excédent financier conséquent autoriserait « quelques prises de risque qui font actuellement défaut », selon les inspecteurs qui déplorent notamment le peu de goût de la maison bordelaise pour l’innovation, ou le répertoire contemporain, relevant au passage que « sur 38 productions, l’ONB n’a réellement réalisé qu’une seule création ».

  • Charles Jude, roi du ballet

Incontestable star de la danse classique, disciple de Noureev, le danseur étoile Charles Jude règne en maître sur le ballet. « Directeur, danseur, mais également répétiteur, il peut, de par sa prestigieuse carrière, accompagner des solistes dont le recrutement reste sa prérogative absolue. » Un cumul qui se situe dans la lignée des « grands passeurs », sur le modèle de l’Opéra de Paris. Mais ce cumul n’est pas gratuit, relèvent les inspecteurs. S’il s’est fait une spécialité de relectures personnelles de grands titres classiques du XIXe siècle, le rapport note que ces « productions maison » appellent un cachet de chorégraphe (15 000 euros pour une création et 4 000 pour les reprises) en sus de son salaire de directeur (le deuxième salaire de la maison). Si la haute tenue de la compagnie menée par Charles Jude suscite moult satisfactions, le danseur étoile n’évite pas non plus quelques piques aiguisées.

Ainsi, le ministère s’interroge sur la façon dont certaines pièces sont « répétées et consolidées stylistiquement, en particulier lorsqu’elles sont au répertoire depuis longtemps et ne font pas forcément l’objet d’une nouvelle invitation à des personnes extérieures accréditées ». Quant à la programmation, là encore, c’est peu de dire qu’elle trouble les inspecteurs : « On pourrait espérer d’un opéra national qu’il sorte des sentiers battus et souhaiter que l’exception culturelle française échappe à une casse-noisettisation systématique des fêtes de fin d’années à l’anglo-saxonne. » Les rapporteurs ont ainsi relevé que ce « blockbuster chorégraphique » a vu six reprises depuis sa création et que, lors de la dernière saison, il constituait 45 % du total des représentations du Ballet à Bordeaux.

  • Le chœur n’a pas le cœur au travail

Ce n’est visiblement pas la fête parmi les 38 chanteurs du chœur. Si les rapporteurs pointent un « potentiel intéressant » et « un niveau de recrutement en hausse qualitative », ils relèvent que cela ne doit « pas dispenser d’une démarche de travail qui permette de hausser le niveau d’ensemble […] ». Or, « aucun travail ou suivi individuel n’est prévu dans le planning », regrettent les inspecteurs. Pour agrémenter le tout, ils ont repéré des « divisions dommageables » dues selon eux « à une succession du précédent chef de chœur (avant l’actuel titulaire) qui paraît s’être faite dans la douleur et la complication ». Du coup, la sérénité ne se fera, selon eux, qu’au prix de relations internes qui devront être « autrement apurées qu’actuellement ».

  • Orchestre excellent « potentiellement »

C’est sans doute l’orchestre qui paye le plus lourd tribut à la mauvaise humeur des inspecteurs. Fort de 108 musiciens, il est l’orchestre le plus important de France. Mais jusqu’à l’inauguration de l’auditorium il y a peu, il faut reconnaître qu’il ne bénéficiait pas d’un lieu favorable pour s’exprimer. Reste que la programmation, semble-t-il allergique au contemporain, suscite le courroux du ministère. « Si deux siècles et quelques décennies de répertoire sont cependant très bien diffusés, en revanche, avec 8 % de la totalité des œuvres jouées, les langages dits contemporains, d’avant-garde et même d’une actualité plus sage, constituent la portion restreinte du festin, et, avec moins de 1 %, la création en représente hélas à peine les miettes ».

Un bilan « très en dessous de la mission attendue, ce que n’explique pas seulement le fait de jouer dans un endroit peu propice tel que le Palais des sports ». Et les inspecteurs d’inviter à une programmation « plus inventive, plus audacieuse, plus proche des compositeurs vivants et en recherche de véritable innovation ». Une tendance que les inspecteurs seraient tentés d’appliquer peu ou prou à l’ensemble de l’Opéra. « Ni mal conduit, ni éconduit, l’ONBA demeure cependant ce beau prétendant qui ne rencontre toujours pas la destinée à laquelle il peut pourtant prétendre », déplorent-ils par ailleurs.

Du coup, longtemps privé de lieu adéquat, peinant à trouver sa place au sein de l’Opéra, l’ONBA est décrit comme très en peine par les inspecteurs. « Il faudra du temps pour retrouver des réflexes de travail minutieux de pupitre et de collectif qui font les grandes formations et qui manquent trop souvent aujourd’hui à l’Opéra ». Bienvenue, donc au nouveau chef, Paul Daniel, qui doit être présenté demain

Thierry Fouquet, directeur de l’Opéra : « Je préfère plus d’abonnés à un rapport élogieux »
Quelle lecture faites-vous de ce rapport ?En aucun cas il ne remet en cause le statut d’opéra national. Ce qui me révolte, c’est le fait que l’inspection ne correspond pas à un travail de cinq ans. Nos autres tutelles (mairie, Région) voient tous les spectacles, ça se fait dans la transparence. Les inspecteurs sont restés trois mois.

Plusieurs points sont épinglés, notamment le ballet…

C’est une maison de patrimoine, la seule après Paris à faire du ballet classique. Les inspectrices viennent du contemporain. Nous avons des divergences artistiques. Concernant « Casse-noisette », cela remplit les salles. Ce que je reproche, c’est que ces inspections sont menées par des personnes qui n’ont jamais géré des maisons d’opéra.

Concernant l’opéra, le rapport pointe la programmation

Nous avons touché à tous les répertoires. Maintenant s’ils disent qu’il faut faire du Salieri, parce qu’il y a eu un film, je suis navré Salieri est un compositeur médiocre et je n’en ferai pas dans cette maison. Nous proposons 35 productions par an, les inspecteurs en ont vu deux.

L’orchestre est jugé sévèrement, trop à vos yeux ?

C’est une des grandes déceptions que j’ai eue avec Kwamé Ryan (NDLR : le chef d’orchestre). Je lui ai laissé la liberté de la programmation. On a été déçus par le manque de vision sur la musique contemporaine.

Manquez-vous d’audace comme le dit le rapport ?

On ne peut pas prendre plus de risques. Quand je suis arrivé il y avait cinq opérettes par an, on aurait pu s’en contenter et faire tourner les 10 compositeurs connus. Il y a une exigence de prise de risque, d’un autre côté il faut satisfaire un public. Je préfère avoir 10 % d’abonnés par an, c’est le cas depuis cinq ans, que d’avoir un rapport élogieux qui ne me donne pas un sou.

Vous disposez d’un matelas financier qui autorise le risque ?

Il est en train de fondre. L’Auditorium sans programmation c’est 500 000 euros par an. On est passé d’une quinzaine de concerts au Palais des sports à une centaine de manifestations. Et les subventions sont gelées.

Difficile de ne pas mettre en regard l’excédent et les 2,5 millions évaporés…

Nous avons été meurtris par cette affaire. Même la Cour des comptes s’est fait avoir.

La Ville de Bordeaux a du mal à obtenir une compatibilité analytique de l’opéra

Ce serait dangereux. On fait dire ce qu’on veut aux chiffres. On n’est pas arrivés avec tous les opéras de France à déterminer les critères d’une comptabilité analytique. Mais tous nos chiffres sont publics.

Vous n’en avez pas assez de voir « Casse-Noisette » ?

J’adore ce ballet. Il y a des grands chefs-d’œuvre. Ce n’est pas par hasard que chaque année dans plusieurs villes du monde on le joue. Quand on fait 10 fois « La Traviata » ce n’est pas aventureux, mais cela fait connaître cet œuvre à un nouveau public.

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