Souvenirs d’Henri Dutilleux

La Croix

posté par Philippe Cassard le 23 mai 2013

Henri Dutilleux

Janvier 1981. Au 12, rue Saint-Louis-en-l’Ile, je joue le Choral et Variations de la Sonate à Geneviève Joy, l’épouse d’Henri depuis 1946, et également mon professeur de musique de chambre au Conservatoire. Henri apparaît dans l’embrasure de la porte du salon, me dit quelques mots d’encouragement, parle de ma main-gauche qui, peut-être, ne sonne pas comme il le voudrait dans telle mesure… J’avais appris ce final monumental, spectaculaire, en vue d’une émission à France Musique produite par Myriam Soumagnac, une amie des Dutilleux. Dominique Merlet, dont j’étais l’élève au CNSM, avait présenté cette sonate au Concours de Genève en 1957, à la surprise générale (d’ordinaire, les candidats, et surtout à cette époque-là, privilégiaient pour leur récital de demi-finale les « grands romantiques », Kreisleriana ou Carnaval de Schumann, Sonate op.58 de Chopin, Sonate de Liszt etc…). C’est d’ailleurs probablement ce choix original et magistralement défendu qui fit pencher la balance du jury pour le Premier Prix du concours attribué à Merlet (et, pour les femmes, à Martha Argerich).

Dominique Merlet connaissait la Sonate de Dutilleux comme sa poche, la jouait souvent en concert (France Musique a diffusé en février dernier une formidable archive de l’INA des années 80), et l’enseignait en privilégiant une sonorité qui puisse toujours évoquer l’orchestre, la profondeur nocturne, mystérieuse, féline des cordes (la « griffe » de Dutilleux), la clarté des plans dans la partie centrale du finale, si poétique, les attaques précises et éclatantes des percussions -xylophones, woodblocks, caisse claire, jeux de cloches- pour les dernières pages, la puissance sonore sans dureté au retour conclusif du choral.

Bien que Dutilleux ait souvent dit son peu de considération pour cette Sonate de 1948, il dut bien se rendre à l’évidence qu’elle était devenue, très rapidement, un « classique », jouée par des centaines de pianistes à travers le monde, jouissant d’une discographie abondante, à rapprocher de celle des Vingt Regards de l’Enfant Jésus d’Olivier Messiaen.

Geneviève Joy-Dutilleux

Souvenir de Geneviève Joy, des années plus tard, jouant cette Sonate au Grand Auditorium de Radio France en 1996, elle avait 75 ans et ne s’était plus produite en soliste depuis des années. Une maîtrise éblouissante, une énergie prodigieuse, une prise de risque insensée, tout cela avait impressionné le public qui lui fit une ovation durant de longues minutes. Dans la salle, bien sûr, Henri, très ému et encore plus traqueur que sa femme !

Vevey, Suisse, saison « Arts et lettres » 2003. La vénérable société musicale veveysanne organise un tout nouveau cycle de concerts baptisé « Trope » exclusivement destiné à la musique écrite après 1930. On me demande de construire un programme. Je propose de présenter une bonne partie des oeuvres instrumentales d’Henri Dutilleux replacées dans leur époque avec des oeuvres solistes marquantes d’autres compositeurs : par exemple les Night Fantaisies pour piano d’Elliott Carter, Dialogue de l’ombre double pour clarinette et clarinette enregistrée de Pierre Boulez. Je fais appel au baryton Wolfgang Holzmair (qui suscitera un vibrant éloge de Dutilleux reproduit sur la partition sous forme de dédicace après son interprétation des Deux Sonnets de Jean Cassou), le Quatuor Sine Nomine, le flûtiste Philippe Bernold, le clarinettiste Romain Guyot, le violoncelliste Xavier Phillips, la pianiste Florence Millet, et le jeune comédien Cyrille Thouvenin qui lira des poésies d’Yves Bonnefoy et de Jean Tardieu, ce dernier ayant participé avec Dutilleux à la refondation de la radio nationale après la guerre.
Henri a fait le déplacement, il est de chaque répétition, nous écoute et nous fait reprendre avec bienveillance et patience, ne laisse rien passer, insiste sur le plus petit détail de composition qui nous aurait échappé. Mais, cela nous avait tous frappé, il veut que nous soyons des interprètes de sa musique, pas de simples exécutants. Chaque musicien lui en est reconnaissant, essaie de donner le meilleur de lui-même, les concerts sont de grands succès, parce que la musique d’Henri Dutilleux est d’une qualité, d’une beauté, d’une singularité uniques.

Dutilleux

Je me souviens avoir croisé Henri il y a une dizaine d’années au Royal Festival Hall de Londres, un soir que le BBC Philharmonic Orchestra jouait ses Métaboles. Furieux du peu de temps de répétition qui avait été consacré à son oeuvre (alors qu’il était venu tout spécialement de Paris pour apporter quelques conseils), et, plus encore, très irrité par les imprécisions et autres couacs qui émaillèrent l’exécution, il se dirigea droit vers les loges des chefs de pupitres pour leur passer un savon mémorable dans la langue de Shakespeare. Tous s’excusèrent platement, en donnant du « sorry maestro »

J’avais reçu le pianiste Jonas Vitaud au Matin des Musiciens sur France Musique, il y a quelques années. Il avait superbement joué et analysé les trois Préludes de Dutilleux (le dernier, Le jeu des contraires, avait été commandé par le Concours International William Kapell aux Etats-Unis, comme morceau imposé). Henri et Geneviève étaient à l’écoute et j’ai eu droit, dès la fin de l’émission, à un long coup de téléphone de commentaires élogieux sur Jonas Vitaud. C’était tellement touchant et, par certain côtés, intimidant, de savoir que des artistes de cette envergure prenaient le temps d’écouter l’émission, de s’intéresser aux jeunes interprètes.

Au cours de cette émission, j’avais relevé le fait que Pierre Boulez, durant toute sa vie, n’avait jamais dirigé la moindre note de Dutilleux. Plus terrible encore, par la mesquinerie et la jalousie que cela révèle (il faut bien appeler un chat un chat), jamais Boulez n’a mentionné, prononcé, cité, écrit où que ce soit le nom même d’Henri Dutilleux. Ce compositeur majeur, le plus joué dans le monde de son vivant, eh bien Pierre Boulez avait décidé une fois pour toutes qu’il n’existait tout simplement pas, n’avait jamais existé, ne devait pas exister.

Une dernière carte de Dutilleux, bouleversante, reçue au début de l’année. Une belle photo de lui au verso. Son écriture hâchée, devenue à peine déchiffrable. Mais Henri veut absolument répondre à tous. Je sais, pour l’avoir vu, qu’il y passe un temps considérable : « Cher Philippe Cassard, ma pauvre tête de vieux grigou me joue des tours plus fréquemment, surtout depuis quelques jours. Merci encore pour votre carte. Henri. »

Dutilleux

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