Boulevard du stream gratuit

 

C’est une réalité avec laquelle le monde de la musique semble devoir se construire dans les années à venir : la grande majorité des internautes ne veulent pas ou ne peuvent pas payer pour les chansons qu’ils écoutent. En étendant l’écoute «gratuite» – c’est-à-dire financée par des publicités – à ses applications mobiles, la semaine dernière (Libération du 12 décembre), Spotify a sèchement et au grand dam des maisons de disques officialisé cet état de fait et ancré le modèle du streaming dans la gratuité pour quelque temps encore. Le calcul de la firme anglo-suédoise, l’un des meneurs du marché de la musique en ligne sur abonnement, est celui-ci : entre 10 et 25 % de ses utilisateurs réguliers, selon les pays, se décident un jour à s’abonner. Ils basculent en moyenne après six mois de prise en main du service.

Spotify doit donc draguer le très gros du banc pour capturer quelques poissons, sans escompter que le banc entier paie un jour 9,99 euros par mois pour de la musique sans pub. Même les marchés scandinaves, où le streaming a décollé vite et fort, n’ont pas à ce jour inversé cette courbe-là. On en revient donc à la situation qui prévalait bien avant Internet, quand une grande majorité de la population se satisfaisait très bien de la radio, de cassettes copiées par un proche ou encore du fonds de la médiathèque la plus proche et ne pensait que très rarement à acheter un disque.

Supermarchés. C’est sur ce public-là que l’industrie du disque avait réussi à mettre la main dans la période faste de la fin des années 90 et du début des années 2000, en lui vendant des compilations de tubes dans les rayons des supermarchés. Le coup marche encore, mais de moins en moins. «Aujourd’hui, il est beaucoup plus facile de se procurer de la musique et on en écoute de plus en plus, à travers davantage de plateformes. Le tout en payant proportionnellement encore moins pour cela», explique ainsi à Libération l’Anglais Mark Mulligan, qui tient le blog très informé Musicindustry (1). Il vient de publier une étude sur la façon dont les Britanniques écoutent de la musique. Les chiffres sont différents de ceux qu’avancent des études similaires menées en France (par l’Hadopi ou l’institut GfK, par exemple), mais la répartition est similaire. 70% des personnes interrogées disent «consommer» de la musique via la radio, 38% en regardant des vidéos en ligne (très majoritairement sur YouTube, donc en échange de publicités) et 17% par le streaming gratuit. L’achat de CD représente bien toujours 35% de cette écoute de musique mais, en matière d’usages, il fait pâle figure sur le long terme face à la conjugaison des accès «gratuits».

Or, les utilisateurs non payants sont aussi les plus passifs. Ils se branchent sur le top 50 du moment, écoutent très largement ce que tout le monde écoute. «Il y a tellement de choix sur les services de streaming, continue Mark Mulligan, que c’est devenu une tyrannie de l’infini. Deezer, par exemple, propose 30 millions de titres, mais le grand public ne sait pas par où commencer. Il souhaite qu’on lui livre des chansons qu’il veut écouter, pas 30 millions de titres qu’il ne connaît pas.»

Découvertes. Ceci explique en partie le succès des radios en ligne construites à la demande de l’internaute à partir de ses goûts ou de classiques établis. Deezer, Spotify et Apple ont lancé dernièrement des applications dans ce domaine. Bien sûr, on peut aussi y faire des découvertes.

La réalité des usages reste donc loin de celle décrite dans les publicités qui vantent la découverte joyeuse et infinie du monde de la musique. Cette écoute en profondeur ne serait aujourd’hui pratiquée que par une minorité très engagée, qui est aussi très active sur les sites de téléchargement dits «pirates». «C’est la vulnérabilité actuelle du monde de la musique, qui s’appuie sur une part réduite de consommateurs. Or les services qu’on leur vend évoluent peu. Il va falloir que cela change si l’on veut justifier un abonnement», critique Mark Mulligan. De fait, l’offre de Deezer ou de Spotify n’a évolué qu’à la marge ces dernières années, en améliorant les recommandations ou la présentation des disques. Mais elle n’a pas trouvé de réponse au dynamisme artistique de sites gratuits comme Bandcamp, SoundCloud… et YouTube, où circule la musique la plus récente.

Pour conserver leurs précieux abonnés payants, mais aussi pour en attirer de nouveaux, les principaux services de streaming abordent donc une complexe crise de croissance : faut-il innover pour plaire à une multitude de niches (les amateurs de musique classique, de son de très haute qualité, de contenu éditorial spécifique…) qui ne seront jamais majoritaires mais sont prêtes à payer, ou faut-il proposer un produit unique peu coûteux pour assurer la viabilité du modèle gratuit, principal moteur d’abonnements à l’heure actuelle ?

(1) musicindustryblog.wordpress.com

Sophian FANEN

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