Les adieux de Daniel Barenboim à la salle Pleyel

MEDIAPART

Jeudi 3 juillet peu avant 20h, le vendeur à la sauvette en maraude du côté de la salle Pleyel ne fait pas recette. Aucun marché noir possible. Il me propose une place, je lui réponds que je vais en acheter une, à la dernière minute, au guichet officiel : « Vous n’y pensez pas ! C’est complet ! Daniel Barenboim ! Radu Lupu ! »

En d’autres temps, certes, il eût été impensable de venir comme une fleur écouter le chef à vie de la Staatskapelle de Berlin, Daniel Barenboim, diriger le 4e concerto pour piano de Beethoven interprété par l’un des génies du Steinway en activité (avec Grigory Sokolov et Martha Argerich) : Radu Lupu. Mais la crise est là. Crise économique. Crise des vocations : le public vieillit et se clairsème.

C’est l’heure fatidique. Une sonnerie continue vrille l’oreille. Le hall de la salle Pleyel se vide comme une clepsydre. Je file vers le responsable de la presse, lui demande une bonne place tout en exprimant le souhait de la payer : « Vous ne voulez pas être notre invité ? » « Non merci, nous sommes des ayatollahs de la déontologie à Mediapart ! » Sourire complice, compréhensif et soulagé : la vie en société, les affaires de la cité, la politique ne deviennent-elles pas plus simples et humaines quand tout quidam renonce à son passe-droit ?

91 euros après, me voici au rang L, avec vue imprenable sur Radu Lupu, qui, affaissé sur la simple chaise dont il se contente, se pose en reine des abeilles de la musique. Le son semble venir à lui, qui paraît irradier chaque note vers chacun en retour. Le 2 avril dernier, dans cette même salle Pleyel mais avec l’orchestre de Paris sous la direction de Paavo Järvi, dans le concerto n° 1 de Beethoven, j’avais cru voir en Radu Lupu un ogre. Il aimantait les musiciens, littéralement dans le dos du chef. Mais ce 3 juillet, en présence de Paavo Järvi venu se mêler au public, le pianiste offre à comprendre qu’il n’est pas un vampire ni un putschiste ; il ne conteste pas la prééminence ; il ne cannibalise rien ni personne ; il est là, s’intègre tel qu’en lui même, occupant toute sa place de musicien parmi les musiciens, allant chercher le dialogue avec la première violoncelle solo ou la petite harmonie (la flûte et les bois). Il ressemble à une immense conque, aussi réceptive qu’émettrice.

Dans l’interminable cadence de la fin du premier mouvement, tandis que l’orchestre s’est immobilisé telle une métaphore de l’audience, Radu Lupu récapitule et ouvre. Il donne l’impression de créer le concert dans le concert, tout en recousant ce qui fut entendu, tout en délivrant ce qui viendra. Le deuxième mouvement, falaise après l’abîme, lui offre l’occasion, en un jeu à la fois minéral et songeur, de faire découvrir ce que Baudelaire entendait par « rêve de pierre » dans La Beauté. Le toucher de Lupu s’apparente à une serre qui caresse, des crocs qui embrassent, une puissance qui s’incarne en tendresse. À force de recherches sur le son, le pianiste atteint la fraîcheur du fond des âges.

Daniel Barenboim obtiendra deux bis de son ami en apesanteur fraternelle ; poussant vers le clavier, telle une bête de somme, cet esprit pur au physique falstaffien.

Après l’entracte, Radu Lupu s’assoit, parmi l’assistance. Il écoute la seconde symphonie d’Edward Elgar que la Staatskappelle de Berlin au grand complet, sous la baguette de Daniel Barenboim, bâtit comme il se doit : le pèlerinage passionné d’une âme, dans le sillage de Wagner et Brahms, sous l’influence de Mahler-le-contemporain-capital. Barenboim n’impose pas une pâte orchestrale mais propose une dynamique d’individualités, avec ce mélange lumineux de rigueur et d’audace qui le caractérise. À la fin, quand il fait la bise à la première violoncelle solo, nous sommes nombreux à penser au concerto pour ce même instrument d’Elgar, qu’interprétait comme personne une étoile filante de la musique au XXe siècle, Jacqueline du Pré, qui fut la femme de Daniel Barenboim.

Après des tonnerres d’applaudissements, le musicien accompli s’adresse au public, dans un français parfait – c’est son côté Rubinstein, il parle toutes les langues –, pour faire ses adieux à la salle Pleyel, qui ne devra plus accueillir, hélas !, le moindre concert classique à partir de l’an prochain. Il faut que le parterre converge vers la Philharmonie de Paris, porte de la Villette : « Cela demandera plus d’effort mais donnera autant de plaisir », promet Barenboim aux privilégiés qui l’acclament. Les beaux quartiers se transporteront-ils jusqu’au périphérique ? Rien n’est moins sûr. Les publicités pour la salle Gaveau qui fleurissent sur les colonnes Moriss (le pianiste Ivo Pogorelich le 18 mars 2015) montrent que d’autres salles du VIIIe arrondissement espèrent drainer les récalcitrants.

Le public parisien n’a pas la ferveur silencieuse (ça tousse à tout va) ni l’expertise respectueuse (applaudissements nourris à la fin du troisième mouvement de la symphonie d’Elgar qui en compte quatre) des foules mélomanes de Londres ou de Tokyo. Dans les mois qui viennent, va se jouer, souterrainement, une tragédie musicale sur laquelle Mediapart reviendra. La bourgeoisie parisienne ne se résoudra guère à franchir l’ancien mur des fermiers généraux, tandis que la Philharmonie, salle exceptionnelle, va peiner à s’attacher dans ces confins bobos, malgré une politique tarifaire pondérée, une jeunesse perdue pour la musique classique ; faute d’avoir été formée, éduquée, entraînée à cette activité jadis destinée à qui savait lire une partition voire jouer d’un ou plusieurs instruments : le concert.

La France s’est dotée d’un « Centre Pompidou de la musique » (Pierre Boulez) après avoir asséché l’éducation artistique. Que deviendra une telle oasis dans un tel désert ? Daniel Barenboim, en mai 2015, revenu à son cher piano, y donnera quatre concerts consacrés aux sonates de Schubert. Public inchangé, public renouvelé, ou public aux abonnés absents dans une salle hors de prix (au point de grever le budget culturel de la ville), à l’acoustique unique et à l’architecture tenant du nec plus ultra ? Qui vivra entendra…

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