Trompettes impayées, délais non respectés : comment l’armée ruine une PME

Mediapart.fr

14 août 2014 | Par Thomas Saint-Cricq

Assignés au tribunal par leur créancier, deux entrepreneurs lillois réclament aujourd’hui 370 000 euros au ministère de la défense. Leur motif ? La plupart des clarinettes, trompettes ou violons qu’ils livrent depuis quatre ans aux orchestres de l’armée n’ont toujours pas été payés. 

© TSC/MP

Mais où est passée la trompette de Bordeaux ? Une matinée de juillet 2012, Pierre Vicogne glisse délicatement trois trompettes à 2 500 euros pièce dans leurs étuis. Puis les emballe dans un colis direction la musique des forces aériennes de Bordeaux. Pierre Vicogne est commerçant à Lille. Sa société « Cuivres et Bois » fournit l’armée française et ses orchestres en instruments de musique. Un mois plus tard, en août 2012, le magasinier de la base aérienne Bordeaux-Mérignac appelle le Lillois furieux : seules deux trompettes figurent dans les trois étuis envoyés. L’armée ne paiera pas l’ensemble du colis.

Abusif pour le commerçant qui, contrat à l’appui, explique : « Le client doit vérifier la quantité reçue le jour de la livraison, puis a un délai de sept jours pour signaler un problème sur la qualité du matériel. Ces délais-là, l’armée ne les respecte jamais. Concernant cette trompette, le poids du colis était le même à l’envoi qu’à la réception. Pour moi, la trompette a été volée sur place, à l’intérieur de la base. J’attends toujours que l’on me renvoie l’étui, déclaré vide il y a deux ans… »

Depuis le début de son partenariat avec le ministère de la défense il y a quatre ans, le commerçant et ses créanciers ont évalué à 50 000 euros le montant total des litiges similaires à celui de la trompette de Bordeaux. Ce sont 50 000 euros de commandes bloquées. Mais ce n’est pas tout.

Quand un orchestre militaire trouve à redire sur la qualité ou l’absence d’un des instruments livrés, le ministère ne règle pas un euro de l’ensemble du lot complet et réclame une nouvelle facture. À cause de ces reports, le commerçant Lillois estime aujourd’hui à 370 000 euros le montant total des factures impayées par l’armée.

Mardi 5 août 2014, son créancier, BNP Paribas, lui réclame sous une semaine 199 000 euros : la somme des commandes livrées cette année à l’armée. Trois semaines auparavant, Natixis Factor, créancier pour l’année précédente, l’assigne au tribunal de commerce de Lille et bloque les comptes bancaires de la société : 91 000 euros de factures adressées à l’armée n’étaient toujours pas régularisées. Pour couronner le tout, Cuivres et Bois se retrouve sous la menace d’un contrôle fiscal. La TVA de 2011 et 2012, calculée sur les commandes des musiciens de l’armée, n’a jamais été versée. Pour le commerçant et son associé Frédéric Langlet, un seul responsable : le ministère de la défense.

Renvoyé par l'armée car jugé défectueux, ce cor à 8 000 euros est en parfait état, assurent le marchand et le fabricant.Renvoyé par l’armée car jugé défectueux, ce cor à 8 000 euros est en parfait état, assurent le marchand et le fabricant.

L’histoire avait pourtant bien commencé. En décembre 2010, le magasin souffle sa quatrième bougie. Profitant du développement de la vente en ligne aux particuliers, la société efface des débuts difficiles pour atteindre 150 000 euros de chiffre d’affaires annuel. Et bientôt ce sera davantage. Le même mois, le ministère de la défense lui attribue un marché évalué à 70 000 euros, pour fournir en trombones, trompettes et clarinettes la musique de l’Air de Paris. « La crème de la crème des orchestres militaires. Les musiciens sont très exigeants. Jusqu’à cette année, un musicien de l’armée pouvait changer d’instrument tous les dix ans. Désormais la politique de l’armée, c’est un instrument par carrière », explique aujourd’hui le gouailleur commerçant.

Premier couac, les instruments livrés de mars à août 2011 ne sont payés qu’en juillet 2012. Et ce, en dépit des engagements de l’État de réduire ses délais de paiement à 30 jours, selon le décret du 28 avril 2008. À l’époque, les services de la plateforme achats finances du ministère (PFAF), chargés de résoudre les problèmes de paiement, justifient le retard par une panne informatique. Le logiciel Chorus, installé le 1er janvier 2010 pour faciliter les paiements des ministères, connaît de graves dysfonctionnements.

Les deux associés, hésitants, répondent à un nouvel appel d’offres en décembre 2011. Cette fois, c’est le jackpot : le ministère de la défense s’engage à verser 265 000 euros pour quatorze orchestres de l’armée de Terre et de l’Air. La boutique lilloise espère tripler son chiffre d’affaires. Problème : leur banque, le Crédit agricole, échaudée par le retard des paiements, bloque leur compte professionnel, de janvier jusqu’aux premiers versements de l’armée, en juillet 2012. L’activité repart en été.

« C’était le rush pour tout livrer à l’automne. Fin novembre, début décembre, les caisses du ministère sont épuisées. Le temps de voter le budget à l’Assemblée, tu peux attendre jusqu’à mars pour être payé. On savait que ça allait être chaud. » Ce fut brûlant. Pour ces instruments livrés fin 2012, le ministère de la défense ne débloquera qu’une partie des fonds en décembre 2013. Durant ce laps de temps, les patrons de Cuivres et Bois obtiennent un marché public pour trois années consécutives. « Parfait pour se refaire. Tu présentes à une banque un business plan avec trois ans de contrat assurés avec un ministère : c’est sunshine. »

Près de 3 600 PME concernées par ces retards

Lâchés par le Crédit agricole, les deux associés se financent d’abord en recapitalisant l’entreprise sur leurs deniers personnels. L’entreprise de gestion financière Natixis Factor se présente alors à eux. « Le messie » pour Pierre Vicogne. Natixis, par ailleurs en contrat avec le ministère de la défense pour la construction du « Pentagone à la française » à Paris, propose un contrat d’affacturage où, en échange d’une commission, le partenaire financier avance les factures aux fournisseurs, Cuivres et Bois, et s’engage à être remboursé par le client, l’armée.

Quand un problème de livraison est signalé, parfois un an après, les associés sont contraints de rédiger une nouvelle facture.Quand un problème de livraison est signalé, parfois un an après, les associés sont contraints de rédiger une nouvelle facture. © TSC/MP

L’exercice 2012-2013 prévoit 230 000 euros de commandes par la « grande muette ». De 15 000 euros la flûte traversière à 400 euros la clarinette. Durant cette période, les litiges se multiplient : une trompette mystérieusement disparue, un saxophone qui n’a pas le bon vernis, un cor dont les coulisses seraient coupantes. Le temps de tout refacturer, les paiements sont reportés.

Natixis s’impatiente. Au cours d’une réunion en juillet 2014, le directeur des affaires spéciales de Natixis Factor menace de « couler la boîte » des Lillois, répétant que « le créancier a tous les droits ». Contacté, Natixis Factor n’a pas souhaité faire de commentairesL’année suivante, rebelote : BNP Paribas Factor, le nouveau partenaire des Lillois, ne voit aucune commande honorée par l’armée pour l’année en cours et met en demeure les commerçants.

Interrogés depuis mardi 12 août, les services de communication du ministère n’ont pas tenu à répondre pour le moment. Des sources au sein de la « grande muette » murmurent néanmoins qu’il y aurait des livraisons incomplètes, et des instruments envoyés en mauvais état de la part du fournisseur lillois, sans donner plus de détails car « pas habilitées à répondre ».

Pierre Vicogne s’en défend. Il dénonce une « paresse administrative » et présente un recueil où sont rapportés les litiges qui l’opposent à l’armée épais comme un catalogue de prêt-à-porter. « Tout est fait par courriel ou téléphone un ou deux mois après la livraison. Je n’ai jamais reçu aucun document officiel de réclamation, encore moins dans les délais prévus dans le contrat. »

Le ministère de la défense assure de son côté tout mettre en œuvre pour collecter auprès des orchestres les certificats de conformités qui contrôlent la quantité et la qualité des matériels le jour de la livraison. Ces documents indispensables pour débloquer les paiements doivent être renvoyés au ministère la semaine suivant la livraison. Certains de ces certificats aujourd’hui recherchés remonteraient à plus de deux ans. 

« Tous les services se renvoient la balle. Si on inclut dans le taux de rémunération horaire le temps passé au téléphone, à rédiger des e-mail de contentieux, à réclamer des réunions, ou à refacturer plusieurs mois après : on est payé comme un ouvrier chinois », déplore Frédéric Langlet, l’associé. 

Comme eux, près de 3 600 PME sous contrat avec l’armée auraient constaté des retards de paiements, rapportait la députée de Moselle Anne Grommerch à l’Assemblée nationale en juin 2013. La même année, la société lorraine Augias qui assurait un service de nettoyage était mise en liquidation. Son patron, Lionel Bieder, employait plus de 150 salariés. Le retard des paiements, puis l’échec des médiations, ont conduit à sa disparition.

De quoi éveiller des soupons chez les commerçants lillois. « Mettons-nous à leur place une seconde : tu as un fournisseur à qui tu dois beaucoup de pognon, eh bien si demain sa boîte disparaît six pieds sous terre, tu gardes ton chèque. C’est dégueulasse mais c’est la réalité. Vous prenez mon cas à l’échelle de 1 000 PME en difficulté, ça fait de belles économies pour la Défense, non ? » s’interroge Pierre Vicogne. 

Pierre Vicogne doit payer 199 000 euros dans un délai d'une semaine à son créancier, suite à un impayé de l'armée.Pierre Vicogne doit payer 199 000 euros dans un délai d’une semaine à son créancier, suite à un impayé de l’armée. © TSC/MP

Après avoir affiché sa volonté de raconter son histoire en public dans un courriel adressé le 7 août au ministère de la défense, le dossier « Cuivres et Bois » est « classé sensible », explique-t-on au ministèreQuatre jours plus tard, le gérant reçoit un appel. Claude Jullien, chargée des relations entre les PME et le ministère de la défense, lui promet le versement de 130 000 euros de commandes de l’année en cours.

Sur les quatre années de contrats, l’armée aurait encore une ardoise évaluée à 240 000 euros par les commerçants lillois. Une somme à payer une fois tous les litiges réglés. Et la trompette de Bordeaux sera peut-être enfin retrouvée.

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Le chef d’orchestre Frans Brüggen est mort à l’âge de 79 ans

Le Monde.fr avec AFP

| 14.08.2014 à 00h34 • Mis à jour le 14.08.2014 à 07h01

Frans Bruggen est mort le 13 août.

Le flûtiste et chef d’orchestre Frans Brüggen, grand spécialiste de la musique du XVIIIe siècle et du début du XIXe, est mort mercredi 13 août à son domicile à Amsterdam à l’âge de 79 ans. Frans Brüggen est connu notamment pour avoir fondé, en 1981, L’Orchestre du XVIIIe siècle, spécialisé dans la musique de ce siècle mais aussi de celle du début du XIXe, jouée sur des instruments d’époque ou des répliques.

Avec L’Orchestre du XVIIIe siècle, il a enregistré pour Philips l’intégrale des symphonies de Beethoven, mais aussi des œuvres de Bach, Purcell, Mozart, Schubert, Mendelssohn, Chopin, Haydn ou Rameau. Ce spécialiste de la flûte à bec a, en outre, beaucoup œuvré pour tenter de débarrasser cet instrument de son image d’« instrument pour enfants », selon les médias néerlandais. Il est considéré comme un pionnier de la musique ancienne pour avoir étudié des partitions originales et autres sources historiques afin de comprendre au mieux les compositeurs dont il jouait la musique.

Frans Brüggen naît à Amsterdam en 1934. Il étudie la musique, la flûte traversière et la flûte à bec à l’université et au conservatoire de sa ville natale. A 21 ans, il est nommé professeur au Conservatoire royal de La Haye. Il donne des cours à l’université de Harvard et à l’université de Berkeley. M. Brüggen a en outre dirigé régulièrement, en qualité de chef invité, plusieurs orchestres européens, dont l’Orchestre de Paris.

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L’Opéra de Paris serait-il dispendieux ?

LE MONDE | 09.08.2014 à 11h47 •

Mis à jour le 09.08.2014 à 13h57 |

Clarisse Fabre et Johanna Luyssen

 

L’Opéra de Paris serait-il dispendieux ? Après le départ anticipé de son directeur, Nicolas Joël, l’arrivée le 1er août de Stéphane Lissner, l’ex-patron de la Scala de Milan, à la tête de l’Opéra de Paris, se déroule dans un climat de tensions budgétaires. En cause, entre autres, le montant des indemnités versées aux cinq salariés de l’Opéra contraints de quitter l’établissement à l’arrivée du nouveau directeur. Elles sont estimées à 1,8 million d’euros, selon une enquête publiée le 22 juin par Mediapart. Il était aussi question d’une estimation globale de 2,7 millions d’euros en cas de « deuxième charrette » de départs. En somme, voici l’Opéra accusé de dilapider les deniers publics, alors même que l’Etat finance près de la moitié de son budget de 200 millions d’euros ? à raison de 98 millions d’euros de subventions en 2014.

Le ministère de la culture dément ces chiffres, et avance les siens : « Le coût total de cette transition s’établit à 1,2 million d’euros », indique un conseiller de la ministre Aurélie Filippetti. En outre, « il n’y a pas et il n’y aura pas de deuxième charrette », affirme Stéphane Lissner au Monde. Il assure que le montant de ces indemnités ne dépasse pas ce qui est convenu dans le cadre de la convention collective.

Des rumeurs ont également couru sur une prime de départ faramineuse exigée par le directeur des ressources humaines, Dominique Legrand, dont M. Lissner compte se séparer. « Elle sera très certainement inférieure à 300 000 euros », assure-t-on dans l’entourage de la ministre de la culture.

Dans une note interne, M. Lissner a tenu à rassurer ses 1 700 employés en écrivant que « ces dépenses ne dégraderont pas le résultat de l’établissement en 2014 ». Au prix toutefois d’une adaptation de la programmation.

DEUX SALAIRES DE DIRECTEUR À PAYER PENDANT UN AN

En effet, M. Lissner a d’ores et déjà prévu de faire jouer à l’automne des oeuvres plus « grand public », garantissant plus aisément des ventes de billets. Ainsi, Tosca, de Puccini, remplace Andrea Chénier, de Giordano.

Reste un problème, et non des moindres. Le mandat de l’ex-directeur, Nicolas Joël, était censé s’achever en 2015. Or son départ a été avancé d’un an pour des raisons de santé. Pourtant, M. Joël continuera de toucher son salaire jusqu’en août 2015. Son contrat de travail, signé à son arrivée en 2009, prévoyait en effet qu’en cas de départ anticipé, il serait payé jusqu’au terme de son mandat. Une disposition qui, à raison de 30 000 euros bruts de traitement mensuel, fait rapidement grimper l’addition. Et qui engendre cette singularité : l’Opéra de Paris se voit contraint de payer le salaire de deux directeurs pendant un an.

Cette information, rapportée au Monde par plusieurs salariés de l’établissement, a été confirmée par l’entourage d’Aurélie Filippetti ; celui-ci répond que cette clause a été approuvée en 2009 par le ministre précédent _ Frédéric Mitterrand _ et que M. Lissner n’en bénéficie pas. « Je comprends que cela fasse réagir les syndicats », admet ce dernier. Contacté, Nicolas Joël n’a pas répondu.

C’est un fait : le poste de directeur de l’Opéra de Paris est le mieux rémunéré du ministère de la culture, avec celui du président de France Télévisions, nous précise la Rue de Valois. En ces temps difficiles, la ministre de la culture se serait bien passée de devoir commenter de tels revenus. « Je comprends que ce salaire puisse paraître très élevé, concède Mme Filippetti. Mais il y a dans la réalité un marché international des directeurs d’Opéra, entre New York, Paris, Vienne, Shanghaï, la Scala… Il faut savoir qu’en quittant la Scala de Milan, Stéphane Lissner a accepté une baisse de salaire. »

DES RESSEMBLANCES AVEC LE PRIVÉ

Ces différentes polémiques ont suscité un certain émoi au sein de l’institution. Les salariés estiment que le coût de la transition est lourd à supporter. « Ces primes de départ ressemblent aux primes d’entreprises privées », commente l’un d’entre eux.

L’une des explications à cette situation tient largement à une spécificité de l’Opéra de Paris : lorsqu’un nouveau directeur arrive, il amène avec lui un projet artistique spécifique, et donc une équipe adaptée. C’est un peu comme lorsqu’un ministre est nommé, et que sa prise de fonctions engendre l’arrivée de plusieurs conseillers. Seulement, si le mandat d’un directeur de l’Opéra de Paris relève du CDD, il est impossible d’en créer pour ses cadres dirigeants, qui sont donc titulaires d’un CDI. Ainsi, lorsque ceux-ci quittent l’établissement, ils sont en mesure de négocier de solides indemnités de départ. Ce que déplore M. Lissner, qui souhaite « ouvrir une réflexion avec les tutelles à ce sujet ».

Au ministère de la culture, on a conscience du problème, mais on répond qu’il est impossible de changer cette disposition, « car cela relève du code du travail lui-même ».

DEUX VOITURES AVEC CHAUFFEUR

M. Lissner entend montrer sa bonne foi en envoyant aux salariés certains signaux. Ainsi, le duo de véhicules avec chauffeur, jusqu’alors réservé au directeur, pourra être utilisé par la collectivité. Deux voitures avec chauffeur pour un seul directeur : la chose peut sembler extravagante, mais elle n’est pas surprenante dans le petit monde de la direction des grands opéras internationaux. « Quand je suis arrivé à la Scala, tout le monde a été très étonné de me voir prendre l’ascenseur commun ; j’ai appris que les surintendants disposent de leur propre ascenseur », explique M. Lissner.

A peine arrivé, il s’apprête donc à mener une politique de « sagesse budgétaire ». Il évoque des pistes afin d’accroître les recettes de l’établissement : augmenter le nombre de visites au Palais Garnier, opter pour la lucrative option de l’ouverture d’un restaurant (il a été envisagé d’en ouvrir un sur le toit de l’Opéra Bastille), exploiter davantage la marque « Opéra de Paris » (des chaises rouges « façon Garnier » sont déjà commercialisées), développer les coproductions? Et augmenter le sponsoring, que M. Lissner juge « très important ».

Car l’attractivité de l’établissement est forte. « L’Opéra de Paris a fait des progrès colossaux. Il y a vingt ans, il était considéré comme un établissement de seconde zone ; aujourd’hui, les budgets sont tenus, les volumes de production ont beaucoup augmenté, et la qualité est au rendez-vous », juge Jean-Claude Tarondeau, professeur à l’Essec et auteur de L’Opéra de Paris : gouverner une grande institution culturelle (Vuibert, 2006). « C’est un établissement performant, surtout comparé aux opéras de province où le taux de recettes propres avoisine plutôt les 25 % », renchérit l’économiste Philippe Herlin. Une chose est sûre : avec la baisse programmée et régulière de l’enveloppe de l’Etat, l’Opéra devra de plus en plus compter sur ses propres forces.

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  • Johanna Luyssen 
Journaliste au Monde

Un taux de remplissage de 95 % en 2013

L’Opéra national de Paris compte quatre bâtiments : le Palais Garnier, l’Opéra Bastille, les Ateliers Berthier et également l’Ecole de danse.

Effectif 1 700 salariés.

Nombre de spectateurs L’Opéra de Paris a accueilli 808 000 spectateurs en 2013, selon le dernier rapport d’activité, pour un taux de remplissage des salles de

95 %. L’âge moyen du spectateur atteint 46 ans.

 

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Disparition de Jacques Merlet..

Mort de Jacques Merlet, producteur à France Musique

Le Monde | 02.08.2014 à 17h09 |

Par Renaud Machart

 

Le producteur de radio Jacques Merlet qui fut, sur France Culture et France Musique, l’un des acteurs les plus importants du mouvement en faveur de la musique et des orgues anciennes, est mort à Paris, le 2 août, des suites d’une maladie respiratoire. Il avait 83 ans.

Sa carrière sur les ondes de Radio France, où il officiait depuis plus de trente ans, avait été interrompue brutalement par une attaque cérébrale survenue à Lyon, après un concert, en novembre 2000. Privé d’une partie de ses mouvements et de la parole, Jacques Merlet laissait orphelins des milliers d’auditeurs qui adoraient ses émissions pleines de fantaisie, d’imprévu, de coups de gueule et de blagues à ne pas mettre entre toutes les oreilles.

GOÛT DE LA NOUVEAUTÉ

Ce bon vivant à l’optimisme inébranlable était parvenu à se rééduquer partiellement, à l’aide du professeur Philippe van Eeckhout, orthophoniste attaché au Groupe hospitalier Pitié-Salpétrière, à Paris, qui lui sera fidèle jusqu’à la dernière heure. Il était même parvenu à prononcer un beau discours lorsque les insignes de l’Ordre des Arts et des Lettres lui avait été remis par le ministre de la culture Jean-Jacques Aillagon en janvier 2003. Mais une deuxième attaque, en 2005, devait réduire à néant les énormes progrès faits en compagnie du médecin et avec le soutien de ses nombreux amis musiciens qui lui faisaient de fréquentes visites dans les établissements où il avait été soigné.

Né le 5 décembre 1931, à Sainte-Foy-la-Grande (Gironde), Jacques Merlet se distingue par son goût de l’aventure et de la nouveauté. Son amie France Debès, qui fut sa belle-sœur, résumera joliment sa personnalité dans un discours prononcé lors de son intronisation par la Confrérie de la lamproie, en 1998 :

« Sa passion première est la découverte, la seconde étant de faire partager ses trouvailles. »

Merlet s’intéresse très tôt à l’orgue, étudie l’organologie et fréquente l’enseignement d’Olivier Messiaen. C’est grâce à la radio que Jacques Merlet peut agir en passeur de passions, se mettant au service d’une génération de musiciens spécialisés dans la musique ancienne qu’on surnommera plus tard les « baroqueux » (un terme qu’il n’aimait d’ailleurs guère).

SES ÉMISSIONS, DE VÉRITABLES UNIVERSITÉS POPULAIRES

Son soutien sera essentiel en un temps où la pratique des instruments anciens était encore une sorte de dissidence maquisarde, boudée par les institutions et le gotha de la musique classique. Il est peu de musiciens, aujourd’hui parfaitement établis à l’échelle internationale, tels Jean-Claude Malgoire, William Christie, Jordi Savall ou Philippe Herreweghe – et tant d’autres, vivants ou disparus –, que Jacques Merlet n’aura pas repérés dès leurs débuts et immédiatement promus à l’antenne de France Musique. L’homme faisait transporter les micros de sa chaîne partout où il lui semblait que le talent s’exprimait.

Comment oublier ses « directs » de Saintes, l’été, ou à Pâques, pour un concert de leçons de Ténèbres des Arts florissants ? Ses veillées de Noël avec son complice érudit Jean-Yves Hameline, ses conversations excentriques avec le claveciniste Scott Ross ? Ses « Matins des musiciens » au cours desquels la soprano Sophie Boulin expliquait en direct l’art des ornements dans les airs de cours français ?

Merlet pouvait aussi aussi bien parler de musique du Moyen Age que de la Renaissance, mais sa passion était l’époque baroque. Il contribuera beaucoup à faire connaître le catalan Jordi Savall, dont les premiers enregistrements de la musique pour viole de gambe de Marin Marais n’avaient pas encore gagné la discothèque de millions d’auditeurs que le film Tous les matins du monde (1991), d’Alain Corneau, d’après le livre de Pascal Quignard, allait lui apporter. Ces émissions étaient une véritable université populaire, alors que les conservatoires français ne reconnaissaient pas encore cette pratique et étaient loin d’admettre en leur sein les départements de musique ancienne qu’ils abritent aujourd’hui.

FIGURINES DES SCHTROUMPFS

Ne se reposant sur aucun laurier – ne se reposant d’ailleurs guère et enchaînant les reportages et enregistrements –, Jacques Merlet délaissait vite les « anciens » pour les plus jeunes générations, pour qui sa curiosité était toujours en éveil. Il les recevait chez lui, dans son grand atelier de peintre de la rue Jouffroy, à Paris, où les milliers de disques, de livres, d’objets rapportés de ses nombreux voyages constituaient une étonnante caverne d’Ali Baba. Les jeunes confrères de la presse ou de la radio étaient aussi conviés avec les amis de toujours, et c’était autour de la table de sa cuisine (où, sur le haut d’une armoire, trônait une armée de figurines des Schtroumpfs !) que l’homme de radio, excellent maître queux, régalait cette joyeuse compagnie de mets du Sud-Ouest largement arrosés de crus gouleyants.

Combien de fois n’est-il pas allé présenter à l’antenne sa rituelle cantate de Bach du dimanche matin après avoir dormi quelques petites heures seulement ? Et le déjeuner pantagruélique qui suivait l’émission se terminait souvent à l’heure du souper ! Certes, Jacques Merlet avait un appétit – et un physique – d’ogre, mais, ainsi que l’a écrit Télérama, en 1998, l’homme avait avant tout « un appétit d’orgue ». Car son nom restera légendairement attaché au milieu organistique et, plus précisément, à celui des orgues anciennes. A France Culture d’abord, à la fin des années soixante, puis à France Musique, il a produit des centaines d’émissions dévolues à des instruments rares, oubliés, menacés de disparition ou de restauration désastreuse.

POIL À GRATTER

Véritable poil à gratter de ce milieu encombré de querelles de chapelle, Jacques Merlet ne cessera de se battre pour le respect des instruments, dont tant d’exemples avaient été massacrés par des restaurations indignes. Sillonnant la France (mais aussi l’Espagne, un pays et une culture qu’il adorait), toquant à la porte des responsables publics, dénonçant les basses-œuvres et trompettant les hautes réussites, il aura fait beaucoup pour la cause organistique.

Ami des meilleurs facteurs, spécialistes et interprètes (Xavier Darasse, Michel Chapuis, Francis Chapelet, etc.), il découvrait vite les talents à peine éclos, tels celui de Jean Boyer, qu’il enregistre pour la radio alors que le jeune organiste est fraîchement majeur, ou, plus récemment, Benjamin Alard ou Serge Schoonbroodt, entre autres musiciens qu’il aura aidés et promus.

JOUEUR D’ORGUE AMATEUR

Jacques Merlet jouait aussi de l’orgue en amateur et improvisait aux claviers entre deux séances d’enregistrement faites directement au Nagra ou avec le concours de ses réalisateurs Périne Menguy, Marianne Manesse, Geneviève Douel, Rosemary Courcelle, Chantal Barquissau, François Bréhinier et Michel Gache qui suivaient à grands pas cet infatigable et imprévisible Wanderer sur les routes de France et de Navarre.

En avril, au rez-de-chaussée de la Villa Lecourbe, la maison de repos parisienne où il résidait, une fête avait été organisée à laquelle participaient beaucoup de ses amis musiciens devant le personnel soignant, médusé de voir autant de monde réuni. Après avoir écouté ses amis Florence Malgoire, Laurent Stewart et Benjamin Alard jouer, Jacques Merlet avait fini par se saisir de son orgue électronique et improviser, à demi-couché sur une chaise roulante, une polyphonie faite de dissonances furieuses et de fragments de faux plain chant. L’homme avait perdu la parole, mais la musique, décidément, ne l’avait jamais quitté.

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