L’Opéra de Paris serait-il dispendieux ?

LE MONDE | 09.08.2014 à 11h47 •

Mis à jour le 09.08.2014 à 13h57 |

Clarisse Fabre et Johanna Luyssen

 

L’Opéra de Paris serait-il dispendieux ? Après le départ anticipé de son directeur, Nicolas Joël, l’arrivée le 1er août de Stéphane Lissner, l’ex-patron de la Scala de Milan, à la tête de l’Opéra de Paris, se déroule dans un climat de tensions budgétaires. En cause, entre autres, le montant des indemnités versées aux cinq salariés de l’Opéra contraints de quitter l’établissement à l’arrivée du nouveau directeur. Elles sont estimées à 1,8 million d’euros, selon une enquête publiée le 22 juin par Mediapart. Il était aussi question d’une estimation globale de 2,7 millions d’euros en cas de « deuxième charrette » de départs. En somme, voici l’Opéra accusé de dilapider les deniers publics, alors même que l’Etat finance près de la moitié de son budget de 200 millions d’euros ? à raison de 98 millions d’euros de subventions en 2014.

Le ministère de la culture dément ces chiffres, et avance les siens : « Le coût total de cette transition s’établit à 1,2 million d’euros », indique un conseiller de la ministre Aurélie Filippetti. En outre, « il n’y a pas et il n’y aura pas de deuxième charrette », affirme Stéphane Lissner au Monde. Il assure que le montant de ces indemnités ne dépasse pas ce qui est convenu dans le cadre de la convention collective.

Des rumeurs ont également couru sur une prime de départ faramineuse exigée par le directeur des ressources humaines, Dominique Legrand, dont M. Lissner compte se séparer. « Elle sera très certainement inférieure à 300 000 euros », assure-t-on dans l’entourage de la ministre de la culture.

Dans une note interne, M. Lissner a tenu à rassurer ses 1 700 employés en écrivant que « ces dépenses ne dégraderont pas le résultat de l’établissement en 2014 ». Au prix toutefois d’une adaptation de la programmation.

DEUX SALAIRES DE DIRECTEUR À PAYER PENDANT UN AN

En effet, M. Lissner a d’ores et déjà prévu de faire jouer à l’automne des oeuvres plus « grand public », garantissant plus aisément des ventes de billets. Ainsi, Tosca, de Puccini, remplace Andrea Chénier, de Giordano.

Reste un problème, et non des moindres. Le mandat de l’ex-directeur, Nicolas Joël, était censé s’achever en 2015. Or son départ a été avancé d’un an pour des raisons de santé. Pourtant, M. Joël continuera de toucher son salaire jusqu’en août 2015. Son contrat de travail, signé à son arrivée en 2009, prévoyait en effet qu’en cas de départ anticipé, il serait payé jusqu’au terme de son mandat. Une disposition qui, à raison de 30 000 euros bruts de traitement mensuel, fait rapidement grimper l’addition. Et qui engendre cette singularité : l’Opéra de Paris se voit contraint de payer le salaire de deux directeurs pendant un an.

Cette information, rapportée au Monde par plusieurs salariés de l’établissement, a été confirmée par l’entourage d’Aurélie Filippetti ; celui-ci répond que cette clause a été approuvée en 2009 par le ministre précédent _ Frédéric Mitterrand _ et que M. Lissner n’en bénéficie pas. « Je comprends que cela fasse réagir les syndicats », admet ce dernier. Contacté, Nicolas Joël n’a pas répondu.

C’est un fait : le poste de directeur de l’Opéra de Paris est le mieux rémunéré du ministère de la culture, avec celui du président de France Télévisions, nous précise la Rue de Valois. En ces temps difficiles, la ministre de la culture se serait bien passée de devoir commenter de tels revenus. « Je comprends que ce salaire puisse paraître très élevé, concède Mme Filippetti. Mais il y a dans la réalité un marché international des directeurs d’Opéra, entre New York, Paris, Vienne, Shanghaï, la Scala… Il faut savoir qu’en quittant la Scala de Milan, Stéphane Lissner a accepté une baisse de salaire. »

DES RESSEMBLANCES AVEC LE PRIVÉ

Ces différentes polémiques ont suscité un certain émoi au sein de l’institution. Les salariés estiment que le coût de la transition est lourd à supporter. « Ces primes de départ ressemblent aux primes d’entreprises privées », commente l’un d’entre eux.

L’une des explications à cette situation tient largement à une spécificité de l’Opéra de Paris : lorsqu’un nouveau directeur arrive, il amène avec lui un projet artistique spécifique, et donc une équipe adaptée. C’est un peu comme lorsqu’un ministre est nommé, et que sa prise de fonctions engendre l’arrivée de plusieurs conseillers. Seulement, si le mandat d’un directeur de l’Opéra de Paris relève du CDD, il est impossible d’en créer pour ses cadres dirigeants, qui sont donc titulaires d’un CDI. Ainsi, lorsque ceux-ci quittent l’établissement, ils sont en mesure de négocier de solides indemnités de départ. Ce que déplore M. Lissner, qui souhaite « ouvrir une réflexion avec les tutelles à ce sujet ».

Au ministère de la culture, on a conscience du problème, mais on répond qu’il est impossible de changer cette disposition, « car cela relève du code du travail lui-même ».

DEUX VOITURES AVEC CHAUFFEUR

M. Lissner entend montrer sa bonne foi en envoyant aux salariés certains signaux. Ainsi, le duo de véhicules avec chauffeur, jusqu’alors réservé au directeur, pourra être utilisé par la collectivité. Deux voitures avec chauffeur pour un seul directeur : la chose peut sembler extravagante, mais elle n’est pas surprenante dans le petit monde de la direction des grands opéras internationaux. « Quand je suis arrivé à la Scala, tout le monde a été très étonné de me voir prendre l’ascenseur commun ; j’ai appris que les surintendants disposent de leur propre ascenseur », explique M. Lissner.

A peine arrivé, il s’apprête donc à mener une politique de « sagesse budgétaire ». Il évoque des pistes afin d’accroître les recettes de l’établissement : augmenter le nombre de visites au Palais Garnier, opter pour la lucrative option de l’ouverture d’un restaurant (il a été envisagé d’en ouvrir un sur le toit de l’Opéra Bastille), exploiter davantage la marque « Opéra de Paris » (des chaises rouges « façon Garnier » sont déjà commercialisées), développer les coproductions? Et augmenter le sponsoring, que M. Lissner juge « très important ».

Car l’attractivité de l’établissement est forte. « L’Opéra de Paris a fait des progrès colossaux. Il y a vingt ans, il était considéré comme un établissement de seconde zone ; aujourd’hui, les budgets sont tenus, les volumes de production ont beaucoup augmenté, et la qualité est au rendez-vous », juge Jean-Claude Tarondeau, professeur à l’Essec et auteur de L’Opéra de Paris : gouverner une grande institution culturelle (Vuibert, 2006). « C’est un établissement performant, surtout comparé aux opéras de province où le taux de recettes propres avoisine plutôt les 25 % », renchérit l’économiste Philippe Herlin. Une chose est sûre : avec la baisse programmée et régulière de l’enveloppe de l’Etat, l’Opéra devra de plus en plus compter sur ses propres forces.

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  • Johanna Luyssen 
Journaliste au Monde

Un taux de remplissage de 95 % en 2013

L’Opéra national de Paris compte quatre bâtiments : le Palais Garnier, l’Opéra Bastille, les Ateliers Berthier et également l’Ecole de danse.

Effectif 1 700 salariés.

Nombre de spectateurs L’Opéra de Paris a accueilli 808 000 spectateurs en 2013, selon le dernier rapport d’activité, pour un taux de remplissage des salles de

95 %. L’âge moyen du spectateur atteint 46 ans.

 

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