Le chef d’orchestre Frans Brüggen est mort à l’âge de 79 ans

Le Monde.fr avec AFP

| 14.08.2014 à 00h34 • Mis à jour le 14.08.2014 à 07h01

Frans Bruggen est mort le 13 août.

Le flûtiste et chef d’orchestre Frans Brüggen, grand spécialiste de la musique du XVIIIe siècle et du début du XIXe, est mort mercredi 13 août à son domicile à Amsterdam à l’âge de 79 ans. Frans Brüggen est connu notamment pour avoir fondé, en 1981, L’Orchestre du XVIIIe siècle, spécialisé dans la musique de ce siècle mais aussi de celle du début du XIXe, jouée sur des instruments d’époque ou des répliques.

Avec L’Orchestre du XVIIIe siècle, il a enregistré pour Philips l’intégrale des symphonies de Beethoven, mais aussi des œuvres de Bach, Purcell, Mozart, Schubert, Mendelssohn, Chopin, Haydn ou Rameau. Ce spécialiste de la flûte à bec a, en outre, beaucoup œuvré pour tenter de débarrasser cet instrument de son image d’« instrument pour enfants », selon les médias néerlandais. Il est considéré comme un pionnier de la musique ancienne pour avoir étudié des partitions originales et autres sources historiques afin de comprendre au mieux les compositeurs dont il jouait la musique.

Frans Brüggen naît à Amsterdam en 1934. Il étudie la musique, la flûte traversière et la flûte à bec à l’université et au conservatoire de sa ville natale. A 21 ans, il est nommé professeur au Conservatoire royal de La Haye. Il donne des cours à l’université de Harvard et à l’université de Berkeley. M. Brüggen a en outre dirigé régulièrement, en qualité de chef invité, plusieurs orchestres européens, dont l’Orchestre de Paris.

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Disparition de Jacques Merlet..

Mort de Jacques Merlet, producteur à France Musique

Le Monde | 02.08.2014 à 17h09 |

Par Renaud Machart

 

Le producteur de radio Jacques Merlet qui fut, sur France Culture et France Musique, l’un des acteurs les plus importants du mouvement en faveur de la musique et des orgues anciennes, est mort à Paris, le 2 août, des suites d’une maladie respiratoire. Il avait 83 ans.

Sa carrière sur les ondes de Radio France, où il officiait depuis plus de trente ans, avait été interrompue brutalement par une attaque cérébrale survenue à Lyon, après un concert, en novembre 2000. Privé d’une partie de ses mouvements et de la parole, Jacques Merlet laissait orphelins des milliers d’auditeurs qui adoraient ses émissions pleines de fantaisie, d’imprévu, de coups de gueule et de blagues à ne pas mettre entre toutes les oreilles.

GOÛT DE LA NOUVEAUTÉ

Ce bon vivant à l’optimisme inébranlable était parvenu à se rééduquer partiellement, à l’aide du professeur Philippe van Eeckhout, orthophoniste attaché au Groupe hospitalier Pitié-Salpétrière, à Paris, qui lui sera fidèle jusqu’à la dernière heure. Il était même parvenu à prononcer un beau discours lorsque les insignes de l’Ordre des Arts et des Lettres lui avait été remis par le ministre de la culture Jean-Jacques Aillagon en janvier 2003. Mais une deuxième attaque, en 2005, devait réduire à néant les énormes progrès faits en compagnie du médecin et avec le soutien de ses nombreux amis musiciens qui lui faisaient de fréquentes visites dans les établissements où il avait été soigné.

Né le 5 décembre 1931, à Sainte-Foy-la-Grande (Gironde), Jacques Merlet se distingue par son goût de l’aventure et de la nouveauté. Son amie France Debès, qui fut sa belle-sœur, résumera joliment sa personnalité dans un discours prononcé lors de son intronisation par la Confrérie de la lamproie, en 1998 :

« Sa passion première est la découverte, la seconde étant de faire partager ses trouvailles. »

Merlet s’intéresse très tôt à l’orgue, étudie l’organologie et fréquente l’enseignement d’Olivier Messiaen. C’est grâce à la radio que Jacques Merlet peut agir en passeur de passions, se mettant au service d’une génération de musiciens spécialisés dans la musique ancienne qu’on surnommera plus tard les « baroqueux » (un terme qu’il n’aimait d’ailleurs guère).

SES ÉMISSIONS, DE VÉRITABLES UNIVERSITÉS POPULAIRES

Son soutien sera essentiel en un temps où la pratique des instruments anciens était encore une sorte de dissidence maquisarde, boudée par les institutions et le gotha de la musique classique. Il est peu de musiciens, aujourd’hui parfaitement établis à l’échelle internationale, tels Jean-Claude Malgoire, William Christie, Jordi Savall ou Philippe Herreweghe – et tant d’autres, vivants ou disparus –, que Jacques Merlet n’aura pas repérés dès leurs débuts et immédiatement promus à l’antenne de France Musique. L’homme faisait transporter les micros de sa chaîne partout où il lui semblait que le talent s’exprimait.

Comment oublier ses « directs » de Saintes, l’été, ou à Pâques, pour un concert de leçons de Ténèbres des Arts florissants ? Ses veillées de Noël avec son complice érudit Jean-Yves Hameline, ses conversations excentriques avec le claveciniste Scott Ross ? Ses « Matins des musiciens » au cours desquels la soprano Sophie Boulin expliquait en direct l’art des ornements dans les airs de cours français ?

Merlet pouvait aussi aussi bien parler de musique du Moyen Age que de la Renaissance, mais sa passion était l’époque baroque. Il contribuera beaucoup à faire connaître le catalan Jordi Savall, dont les premiers enregistrements de la musique pour viole de gambe de Marin Marais n’avaient pas encore gagné la discothèque de millions d’auditeurs que le film Tous les matins du monde (1991), d’Alain Corneau, d’après le livre de Pascal Quignard, allait lui apporter. Ces émissions étaient une véritable université populaire, alors que les conservatoires français ne reconnaissaient pas encore cette pratique et étaient loin d’admettre en leur sein les départements de musique ancienne qu’ils abritent aujourd’hui.

FIGURINES DES SCHTROUMPFS

Ne se reposant sur aucun laurier – ne se reposant d’ailleurs guère et enchaînant les reportages et enregistrements –, Jacques Merlet délaissait vite les « anciens » pour les plus jeunes générations, pour qui sa curiosité était toujours en éveil. Il les recevait chez lui, dans son grand atelier de peintre de la rue Jouffroy, à Paris, où les milliers de disques, de livres, d’objets rapportés de ses nombreux voyages constituaient une étonnante caverne d’Ali Baba. Les jeunes confrères de la presse ou de la radio étaient aussi conviés avec les amis de toujours, et c’était autour de la table de sa cuisine (où, sur le haut d’une armoire, trônait une armée de figurines des Schtroumpfs !) que l’homme de radio, excellent maître queux, régalait cette joyeuse compagnie de mets du Sud-Ouest largement arrosés de crus gouleyants.

Combien de fois n’est-il pas allé présenter à l’antenne sa rituelle cantate de Bach du dimanche matin après avoir dormi quelques petites heures seulement ? Et le déjeuner pantagruélique qui suivait l’émission se terminait souvent à l’heure du souper ! Certes, Jacques Merlet avait un appétit – et un physique – d’ogre, mais, ainsi que l’a écrit Télérama, en 1998, l’homme avait avant tout « un appétit d’orgue ». Car son nom restera légendairement attaché au milieu organistique et, plus précisément, à celui des orgues anciennes. A France Culture d’abord, à la fin des années soixante, puis à France Musique, il a produit des centaines d’émissions dévolues à des instruments rares, oubliés, menacés de disparition ou de restauration désastreuse.

POIL À GRATTER

Véritable poil à gratter de ce milieu encombré de querelles de chapelle, Jacques Merlet ne cessera de se battre pour le respect des instruments, dont tant d’exemples avaient été massacrés par des restaurations indignes. Sillonnant la France (mais aussi l’Espagne, un pays et une culture qu’il adorait), toquant à la porte des responsables publics, dénonçant les basses-œuvres et trompettant les hautes réussites, il aura fait beaucoup pour la cause organistique.

Ami des meilleurs facteurs, spécialistes et interprètes (Xavier Darasse, Michel Chapuis, Francis Chapelet, etc.), il découvrait vite les talents à peine éclos, tels celui de Jean Boyer, qu’il enregistre pour la radio alors que le jeune organiste est fraîchement majeur, ou, plus récemment, Benjamin Alard ou Serge Schoonbroodt, entre autres musiciens qu’il aura aidés et promus.

JOUEUR D’ORGUE AMATEUR

Jacques Merlet jouait aussi de l’orgue en amateur et improvisait aux claviers entre deux séances d’enregistrement faites directement au Nagra ou avec le concours de ses réalisateurs Périne Menguy, Marianne Manesse, Geneviève Douel, Rosemary Courcelle, Chantal Barquissau, François Bréhinier et Michel Gache qui suivaient à grands pas cet infatigable et imprévisible Wanderer sur les routes de France et de Navarre.

En avril, au rez-de-chaussée de la Villa Lecourbe, la maison de repos parisienne où il résidait, une fête avait été organisée à laquelle participaient beaucoup de ses amis musiciens devant le personnel soignant, médusé de voir autant de monde réuni. Après avoir écouté ses amis Florence Malgoire, Laurent Stewart et Benjamin Alard jouer, Jacques Merlet avait fini par se saisir de son orgue électronique et improviser, à demi-couché sur une chaise roulante, une polyphonie faite de dissonances furieuses et de fragments de faux plain chant. L’homme avait perdu la parole, mais la musique, décidément, ne l’avait jamais quitté.

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Le grand chef italien Claudio Abbado est mort

Claudio Abbado est mort ce lundi 20 janvier 2014 à l’âge de 80 ans, et les mots font défaut pour dire combien il va nous manquer.

Pour ceux qui ne le connaitraient pas, toutefois, un petit rappel des faits :

Claudio Abbado était sans aucun doute l’un des plus grands chefs d’orchestre du vingtième siècle, défendant de manière exemplaire tous les répertoires, de Monteverdi à Boulez, en passant par les Mozart, Beethoven, Brahms, Mahler, bien sûr, Schoenberg et ses affidés de l’école de Vienne, Debussy, Ravel, et j’en passe. À la tête des orchestres les plus prestigieux (London Philharmonic Orchetsra, Philharmonie de Vienne, Philharmonie de Berlin, La Scala…), la finesse de ses lectures n’avait d’égale que la puissance de ses visions et le charisme de sa direction.

Outre ses immenses talets musicaux (et pédagogiques ! on lui doit entre autres la formation de nombreuses phalanges orchestrales pour les jeunes professionnels), c’était aussi un homme engagé. Aux côtés de l’avant-garde musicale italienne, Claudio Abbado a toujours eu l’âme à gauche, voire à l’extrême gauche, et n’a cessé de militer. Mais toujours avec discrétion et humilité.

Car, malgré les honneurs (il a été nommé sénateur à vie par Giorgio Napolitanoà ce personnage ô combien génial n’avait pas à cœur de s’afficher. Il laissait parler la musique.

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Etienne Vatelot ou quand un grand luthier rend l’âme

Le Monde

.fr | 14.07.2013 à 16h47 • Mis à jour le 15.07.2013 à 10h09

| Par Marie-Aude Roux


Le grand luthier français Etienne Vatelot est mort le 13 juillet dans sa maison de Neuilly-sur-Seine à l'âge de 87 ans.

Il était le médecin des âmes. Celles des violons, altos et surtout violoncelles qu’il créait, réparait et expertisait dans le monde entier ou dans son atelier de lutherie du 11 bis de la rue Portalis, dans le 8e arrondissement de Paris. Mais aussi celles des musiciens qui les jouaient. Le grand luthier français Etienne Vatelot a rendu son âme à la musique, qui avait occupé toute sa vie, le 13 juillet dans sa maison de Neuilly-sur-Seine à l’âge de 87 ans.

La lutherie en France est sinistrée lorsque Etienne Vatelot crée l’école de Mirecourt, en 1970. « J’ai lutté quatre ans auprès des pouvoirs publics avant qu’un documentaire sur le violon tourné en 1969 par Claude Santelli pour la télévision nous sorte de l’impasse. Le ministère de l’éducation nationale s’est décidé à m’octroyer royalement 30 000 francs ! Je me souviens que la nuit précédant l’ouverture j’ai varlopé les vieux établis du préfabriqué alloué par la mairie de Mirecourt. Au matin, restait juste à mettre une plante verte pour l’arrivée du sous-préfet ! », avait-il confié au Monde en 2004.

BELLE ÉNERGIE

Cette belle énergie, Etienne Vatelot l’avait héritée de son père, le luthier Marcel Vatelot (1884-1970), avec qui il avait appris le métier dans l’atelier familial, fondé en 1909 : « C’est là que j’ai commencé, en 1942, pendant les vacances d’été. Ce devait être trois mois. J’y suis resté vingt-huit ans aux côtés de mon père et n’en suis jamais sorti. » En 1949, le diplôme d’honneur au concours international de lutherie de La Haye (Pays-Bas) en poche, Etienne Vatelot s’était appliqué à développer l’activité de son père, dont il prendra la succession dix ans plus tard, en 1959. La même année, il est nommé expert près la cour d’appel de Paris.

Etienne Vatelot était né le 13 novembre 1925 à Provins, en Seine-et-Marne. « L’arrière-grand-père de mon père faisait des guitares à Mirecourt », rappelait-il. A 17 ans, le goût de la musique, le trait sûr exercé au fusain dans les rues de Provins la médiévale, le chant des violoncelles paternels : « Mon père était l’ami de nombreux violonistes, comme George Enesco ou Eugène Ysaÿe. Mais il y a toujours eu un atavisme familial pour le violoncelle. J’ai fait plus d’altos et de violoncelles que de violons, dont je redoutais la difficulté de fabrication. »

Un des altos fameux d’Etienne Vatelot est celui qu’il a créé pour le concours international Maurice-Vieux de 1983 et dont a hérité la lauréate, l’altiste allemande Tabea Zimmermann : « A cette époque, j’avais beaucoup de préjugés, je voulais un instrument ancien… Mais, dès le premier son, j’ai su qu’entre lui et moi ce serait comme entre Montaigne et La Boétie », dira-t-elle plus tard.

SOIGNEUR ATTITRÉ

Etienne Vatelot avait aussi restauré « Les Evangélistes » – une famille de quatre instruments taillés en 1863 dans le même arbre par le luthier français Jean-Baptiste Vuillaume –, aujourd’hui en possession du Quatuor Modigliani. Mais, plus que l’école de lutherie à Mirecourt, plus que la fondation Marcel-Vatelot pour les jeunes luthiers, plus que sa nomination de président du conseil des métiers d’art, plus que le concours de lutherie et d’archèterie de la Ville de Paris, ce qui a le plus contribué à la renommé d’Etienne Vatelot est qu’il a été le soigneur attitré de la gentry musicale.

De Yehudi Menuhin à Anne-Sophie Mutter en passant par Arthur Grumiaux, Isaac Stern, Ivry Gitlis pour les violonistes ; pour les violoncellistes, de Maurice Gendron à Yo-Yo Ma (qui fit ses « débuts » d’enfant prodige dans son atelier à l’âge de trois ans et demi) jusqu’à son ami de cinquante ans, Mstislav Rostropovitch, rencontré dans les années 1960 à Paris, à qui il conseillera le fameux Stradivarius « Duport », que « Rostro » jouera de son départ d’Union soviétique, en 1974, à sa mort, en 2007.

Pour Etienne Vatelot, il y avait deux catégories d’artistes : les maniaques insatisfaits et puis les grands, « qui sont aussi les plus faciles. ‘Tu sais mieux que moi !’, me disait toujours Isaac Stern ».

LA LEÇON PATERNELLE

Le premier de ces grands avait été une grande, la violoniste française Ginette Neveu, disparue au-dessus des Açores, le 28 octobre 1949, dans l’accident d’avion qui coûta également la vie au boxeur Marcel Cerdan. Le luthier aurait dû être dans l’avion, lui qui a si souvent accompagné les artistes en tournée, avec sa mallette de secours. Peu de temps auparavant, il avait été chargé d’ouvrir le Stradivarius que l’intensité du jeu de la violoniste humidifiait beaucoup.

La barre d’harmonie était vieille et courte et il avait eu l’intention de la changer. « J’en ai fait part à mon père, qui m’a dit : ‘Toi, petit luthier, tu veux toucher à un tel violon ? Souviens-toi qu’il ne faut jamais détruire une sonorité qui correspond à la personne qui joue !’ J’ai refermé l’instrument. » Etienne Vatelot racontait cette anecdote avec la faconde de l’amateur de théâtre qu’il fut sur les planches de la salle Saint-Pierre avec Pierre Tchernia et Jacqueline Pagnol.

Mais il n’a jamais oublié la leçon paternelle, lui qui manipulait dix à quinze instruments par jour et se rendait au concert presque tous les soirs pour affiner son oreille. Expert en réglage de sonorité (une passion revendiquée), Etienne Vatelot ne serait pas devenu l’intime des stars s’il n’avait possédé la qualité rare de savoir aussi écouter leur psyché. Edifiante, l’histoire du fameux « Soil » de Yehudi Menuhin, un « Strad » de 1714, instrument de rêve mais « qui avait un grand défaut : il éclatait comme une cathédrale dès qu’on posait l’archet sur la corde. A la fin, il était devenu trop puissant pour Menuhin. Je lui ai conseillé de s’en séparer. Il l’a vendu en 1986 à Itzhak Perlman« .

STRADIVARIUS DE DEMAIN

En 1998, le luthier Jean-Jacques Rampal (et fils du célèbre flûtiste Jean-Pierre Rampal), qui secondait Etienne Vatelot depuis vingt-cinq ans, avait pris la responsabilité de l’atelier qui porte aujourd’hui le nom d’atelier Vatelot-Rampal. A 78 ans passés, Etienne Vatelot, élégant vieux monsieur toujours tiré à quatre épingles, avait gardé de l’épicéa le port droit et l’endurance, même si la main avait pris à l’érable son doux tremblé de feuille.

« Pour faire un luthier, il faut de bons yeux, une tête qui fasse marcher les yeux et la main et, enfin, que cette main soit habile », disait-il, considérant que la conservation des grands instruments du passé n’entrait pas en contradiction avec la formation des Stradivarius de demain, quand bien même fussent-ils chinois. « Nos métiers s’inscrivent certes dans une forte tradition, mais la création contemporaine reste une nécessité dans l’histoire du violon. L’important est que la musique vive ! »

Marie-Aude Roux

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Mort à 88 ans du pianiste franco-américain Noël Lee

 

Le Monde

| 16.07.2013 à 12h27 |

Par Marie-Aude Roux

Le pianiste et compositeur américain, Noël Lee, qui avait obtenu la nationalité française en 2002, est mort le 15 juillet à l’hôpital Bichat, dans le 18e arrondissement de Paris, à l’âge de 88 ans. Quelques mois plus tôt, il avait fait une mauvaise chute qui avait entraîné une double fracture du col du fémur et de l’épaule, dont il ne s’était pas remis. Comme beaucoup de ses compatriotes, avant et après lui, Noël Lee était venu à Paris pour étudier avec Nadia Boulanger : « Noël Lee est l’un des plus beaux musiciens que j’aie jamais rencontréss » disait de lui cette grande dame de la musique qui attira durant plus d’un demi-siècle l’élite artistique mondiale.

Noël Lee avait commencé comme répétiteur de la compagnie du marquis de Cuevas. « En 1948, il a eu un coup de foudre pour Paris et n’en est jamais reparti », raconte son collègue et ami, le pianiste français Christian Ivaldi, qui fut son partenaire au piano à quatre mains depuis le début des années 1970 et grava avec lui la fameuse intégrale Schubert parue chez Arion, toujours au sommet de la discographie. « Nous nous étions rencontrés à l’issue d’un de mes concerts à Amsterdam, puis revus à Paris. Il m’a proposé cette intégrale Schubert et nous n’avons plus cessé de travailler ensemble. Nos tempéraments, très différents, s’accordaient. Son jeu impétueux me sortait de mon introversion. Lui était toujours dans l’urgence. Il me faisait penser au médecin qui court en répétant : ‘Pressiert , Pressiert !’ dans ‘Wozzeck’ de Berg », raconte encore Christian Ivaldi.

PREMIER CONCERT À 6 ANS

Noël Lee était né à Nankin (Chine) un jour de Noël, le 25 décembre 1924. A cinq ans, il avait commencé le piano à La Fayette (Indiana), puis donné son premier concert public l’année suivante. Le jeune garçon note ses improvisations, écoute les retransmissions hebdomadaires du Metropolitan Opera et du New York Philharmonic, découvre avec émerveillement Tristan et Isolde de Wagner ou la Symphonie « italienne » de Mendelssohn.

 


Titulaire d’une bourse de l’université de Harvard, il apprend la composition avec Irving Fine et Walter Piston, se familiarise avec la modernité néoclassique de Stravinsky et de Hindemith tout en poursuivant ses études de piano à Boston, au New England Conservatory. Muni d’une nouvelle bourse, il franchira l’Atlantique en 1948 pour rencontrer Nadia Boulanger, qui lui fait découvrir pendant trois ans les grandes partitions classiques tandis qu’il soumet les siennes à la sagacité de « Mademoiselle ». « Il était d’une discrétion presque excessive vis-à-vis de ses propres œuvres », remarque Christian Ivaldi.

D’une écriture de facture classique mais d’inspiration personnelle, la musique de Noël Lee touchait à tous les domaines, de l’oratorio à la musique de chambre, en passant par le concerto, le ballet, la mélodie (plus d’une soixantaine), la musique pour piano, clavecin, orgue, la musique de film. En 1953 et 1954, il avait remporté le Prix Lili Boulanger ainsi qu’un prix de l’Orchestre de Louisville.

« PIANISTE, PAS ACCOMPAGNATEUR »

Noël Lee était à la tête d’une imposante discographie – plus de 200 enregistrements, essentiellement chez Arion et Auvidis-Valois, dont beaucoup couronnés de prix – qui témoigne de son éclectisme et d’un répertoire pianistique très large (intégrales de Debussy, Ravel, Copland, Stravinski), d’une pratique quasi exhaustive de la littérature de musique de chambre avec piano, et d’une quarantaine de concertos. La gravure d’une anthologie de mélodies de Debussy avec Flora Wend conduira à l’intégrale de l’œuvre pour piano. C’est lui qui enregistre la première vraie intégrale des sonates de Schubert (comprenant les œuvres inachevées). Il s’intéresse aussi bien à Moscheles, Field ou Gottschalk qu’à la musique américaine et à celle du XXe siècle (Ives, Copland, Stravinsky, Bartok).

Toute sa vie, Noël Lee avait mené une guerre contre le terme « accompagnateur » :  » On est pianiste, on n’est pas accompagnateur, mais on ne sort pas toujours vainqueur de ces combats-là… » disait sans amertume celui qui avait été le partenaire privilégié du violoniste américain Paul Makanowitzki (1920-1998), du baryton néerlandais Bernard Kruysen (1933-2000) et de la soprano française Anne-Marie Rodde, avec lesquels il reçut des Grands Prix du disque. Il avait également enregistré avec le baryton allemand Udo Reinemann, mort deux jours avant lui.

NI LES HONNEURS, NI L’ARGENT

Noël Lee était l’un des piliers du Comité d’honneur du Centre international de la mélodie française de Tours dirigée par le baryton français François Le Roux (avec qui il a gravé un cycle Massenet et des mélodies de Debussy). Bien qu’il ait enseigné en cours particuliers, au Conservatoire américain de Fontainebleau, à l’Académie Francis Poulenc de Tours, aux Etats-Unis (universités de Brandeis, Cornell, Dartmouth) et donné de nombreuses master-classes, Noël Lee n’a jamais occupé de poste officiel d’enseignant. Il restera pourtant celui à qui Alexandre Tharaud réservait la primeur de ses nouveaux programmes.

Prix de l’Académie américaine des arts et lettres pour l’ensemble de son œuvre, deux fois lauréat de la Fondation de France, Noël Lee avait été fait Commandeur des arts et lettres au printemps 1998. Il avait reçu l’année suivante le Grand Prix de musique de la Ville de Paris complété en 2004 par la Grande Médaille de la Ville de Paris. « Il n’était intéressé ni par les honneurs ni par l’argent, note Christian Ivaldi. C’était un humaniste qui avait gardé un statut singulier dans la profession. Il était d’une sensibilité de gauche, très préoccupé par la politique. L’une de ses dernières joies aura été la réélection d’Obama en novembre 2012. »

Marie-Aude Roux

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Dutilleux, qui est-ce ?

Edito Lettre du Musicien
Les obsèques du compositeur Henri Dutilleux – qui s’est éteint à l’âge de 97 ans – se sont déroulées en présence d’une assistance émue, où se comptaient de nombreux musiciens, compositeurs et interprètes. Cependant, nombre d’entre eux ont été choqués par l’absence de tout représentant de l’Etat.

Auteur

Même s’il ne porte aucun intérêt à la musique, même s’il ignore qu’Henri Dutilleux fut l’un des plus grands compositeurs de son temps, salué comme tel des Etats-Unis au Japon, un représentant de l’Etat aurait dû au moins savoir que le disparu avait été élevé à la dignité de grand-croix de la Légion d’honneur (la plus haute distinction que décerne l’Etat). Ils ne sont que quatre musiciens à avoir été ainsi reconnus par la France : Fauré, Saint-Saëns, Messiaen et Dutilleux. La République aurait pu témoigner davantage de considération pour le dernier d’entre eux.
En 1924, quand Fauré mourut, une délégation de l’Institut vint demander au ministre de l’Instruction publique s’il ne serait pas convenable de lui accorder des obsèques nationales. Réponse du ministre : « Fauré, qui est-ce ? » Mais Fauré eut quand même des obsèques nationales.
Autres temps, autres mœurs. On n’attendait évidemment pas de cérémonie dans la cour des Invalides pour le compositeur de Métaboles. Mais on espérait au moins que l’Etat ne se montrerait pas à ce point indifférent à la disparition de ce grand musicien.
Sans compter que Dutilleux avait été, pendant la guerre, membre d’un mouvement de résistance, le Front national de la musique (rien à voir avec l’actuel parti politique), aux côtés de Désormière, Rosenthal, Munch, Paray, Elsa Barraine, Durey, Poulenc, Auric, Delvincourt, Irène Joachim…
La ministre de la Culture Aurélie Filippetti se serait d’autant plus honorée d’être présente aux obsèques du compositeur qu’elle n’a pas manqué d’assister quelques heures plus tard à celles de Georges Moustaki. Il est vrai qu’il y avait davantage de caméras de télévision pour filmer les people venus dire adieu au chanteur – lui aussi musicien de grande qualité, la question n’est pas là – que pour témoigner de l’hommage discret mais fervent rendu par ses pairs à Henri Dutilleux.
Les médias eux-mêmes ont manifesté la même indifférence. Un seul exemple : dans l’hebdomadaire Le Point (30 mai), rubrique “Décédés”, on peut lire une notice sur Moustaki, longue d’une quinzaine de lignes et accompagnée d’une photo. Un peu plus bas, dans la même rubrique, on lit en moins de deux lignes : « Henri Dutilleux, 97 ans. Compositeur français. » Rien de plus.
D’un autre côté, avec la modestie qui l’a toujours animé, le compositeur se serait sans doute accommodé d’un adieu limité à la sphère musicale, peut-être même l’aurait-il ­souhaité. L’essentiel est ce qui restera de lui : son œuvre, considérable par sa qualité.

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Souvenirs d’Henri Dutilleux

La Croix

posté par Philippe Cassard le 23 mai 2013

Henri Dutilleux

Janvier 1981. Au 12, rue Saint-Louis-en-l’Ile, je joue le Choral et Variations de la Sonate à Geneviève Joy, l’épouse d’Henri depuis 1946, et également mon professeur de musique de chambre au Conservatoire. Henri apparaît dans l’embrasure de la porte du salon, me dit quelques mots d’encouragement, parle de ma main-gauche qui, peut-être, ne sonne pas comme il le voudrait dans telle mesure… J’avais appris ce final monumental, spectaculaire, en vue d’une émission à France Musique produite par Myriam Soumagnac, une amie des Dutilleux. Dominique Merlet, dont j’étais l’élève au CNSM, avait présenté cette sonate au Concours de Genève en 1957, à la surprise générale (d’ordinaire, les candidats, et surtout à cette époque-là, privilégiaient pour leur récital de demi-finale les « grands romantiques », Kreisleriana ou Carnaval de Schumann, Sonate op.58 de Chopin, Sonate de Liszt etc…). C’est d’ailleurs probablement ce choix original et magistralement défendu qui fit pencher la balance du jury pour le Premier Prix du concours attribué à Merlet (et, pour les femmes, à Martha Argerich).

Dominique Merlet connaissait la Sonate de Dutilleux comme sa poche, la jouait souvent en concert (France Musique a diffusé en février dernier une formidable archive de l’INA des années 80), et l’enseignait en privilégiant une sonorité qui puisse toujours évoquer l’orchestre, la profondeur nocturne, mystérieuse, féline des cordes (la « griffe » de Dutilleux), la clarté des plans dans la partie centrale du finale, si poétique, les attaques précises et éclatantes des percussions -xylophones, woodblocks, caisse claire, jeux de cloches- pour les dernières pages, la puissance sonore sans dureté au retour conclusif du choral.

Bien que Dutilleux ait souvent dit son peu de considération pour cette Sonate de 1948, il dut bien se rendre à l’évidence qu’elle était devenue, très rapidement, un « classique », jouée par des centaines de pianistes à travers le monde, jouissant d’une discographie abondante, à rapprocher de celle des Vingt Regards de l’Enfant Jésus d’Olivier Messiaen.

Geneviève Joy-Dutilleux

Souvenir de Geneviève Joy, des années plus tard, jouant cette Sonate au Grand Auditorium de Radio France en 1996, elle avait 75 ans et ne s’était plus produite en soliste depuis des années. Une maîtrise éblouissante, une énergie prodigieuse, une prise de risque insensée, tout cela avait impressionné le public qui lui fit une ovation durant de longues minutes. Dans la salle, bien sûr, Henri, très ému et encore plus traqueur que sa femme !

Vevey, Suisse, saison « Arts et lettres » 2003. La vénérable société musicale veveysanne organise un tout nouveau cycle de concerts baptisé « Trope » exclusivement destiné à la musique écrite après 1930. On me demande de construire un programme. Je propose de présenter une bonne partie des oeuvres instrumentales d’Henri Dutilleux replacées dans leur époque avec des oeuvres solistes marquantes d’autres compositeurs : par exemple les Night Fantaisies pour piano d’Elliott Carter, Dialogue de l’ombre double pour clarinette et clarinette enregistrée de Pierre Boulez. Je fais appel au baryton Wolfgang Holzmair (qui suscitera un vibrant éloge de Dutilleux reproduit sur la partition sous forme de dédicace après son interprétation des Deux Sonnets de Jean Cassou), le Quatuor Sine Nomine, le flûtiste Philippe Bernold, le clarinettiste Romain Guyot, le violoncelliste Xavier Phillips, la pianiste Florence Millet, et le jeune comédien Cyrille Thouvenin qui lira des poésies d’Yves Bonnefoy et de Jean Tardieu, ce dernier ayant participé avec Dutilleux à la refondation de la radio nationale après la guerre.
Henri a fait le déplacement, il est de chaque répétition, nous écoute et nous fait reprendre avec bienveillance et patience, ne laisse rien passer, insiste sur le plus petit détail de composition qui nous aurait échappé. Mais, cela nous avait tous frappé, il veut que nous soyons des interprètes de sa musique, pas de simples exécutants. Chaque musicien lui en est reconnaissant, essaie de donner le meilleur de lui-même, les concerts sont de grands succès, parce que la musique d’Henri Dutilleux est d’une qualité, d’une beauté, d’une singularité uniques.

Dutilleux

Je me souviens avoir croisé Henri il y a une dizaine d’années au Royal Festival Hall de Londres, un soir que le BBC Philharmonic Orchestra jouait ses Métaboles. Furieux du peu de temps de répétition qui avait été consacré à son oeuvre (alors qu’il était venu tout spécialement de Paris pour apporter quelques conseils), et, plus encore, très irrité par les imprécisions et autres couacs qui émaillèrent l’exécution, il se dirigea droit vers les loges des chefs de pupitres pour leur passer un savon mémorable dans la langue de Shakespeare. Tous s’excusèrent platement, en donnant du « sorry maestro »

J’avais reçu le pianiste Jonas Vitaud au Matin des Musiciens sur France Musique, il y a quelques années. Il avait superbement joué et analysé les trois Préludes de Dutilleux (le dernier, Le jeu des contraires, avait été commandé par le Concours International William Kapell aux Etats-Unis, comme morceau imposé). Henri et Geneviève étaient à l’écoute et j’ai eu droit, dès la fin de l’émission, à un long coup de téléphone de commentaires élogieux sur Jonas Vitaud. C’était tellement touchant et, par certain côtés, intimidant, de savoir que des artistes de cette envergure prenaient le temps d’écouter l’émission, de s’intéresser aux jeunes interprètes.

Au cours de cette émission, j’avais relevé le fait que Pierre Boulez, durant toute sa vie, n’avait jamais dirigé la moindre note de Dutilleux. Plus terrible encore, par la mesquinerie et la jalousie que cela révèle (il faut bien appeler un chat un chat), jamais Boulez n’a mentionné, prononcé, cité, écrit où que ce soit le nom même d’Henri Dutilleux. Ce compositeur majeur, le plus joué dans le monde de son vivant, eh bien Pierre Boulez avait décidé une fois pour toutes qu’il n’existait tout simplement pas, n’avait jamais existé, ne devait pas exister.

Une dernière carte de Dutilleux, bouleversante, reçue au début de l’année. Une belle photo de lui au verso. Son écriture hâchée, devenue à peine déchiffrable. Mais Henri veut absolument répondre à tous. Je sais, pour l’avoir vu, qu’il y passe un temps considérable : « Cher Philippe Cassard, ma pauvre tête de vieux grigou me joue des tours plus fréquemment, surtout depuis quelques jours. Merci encore pour votre carte. Henri. »

Dutilleux